Interview de Serval

Illustrateur, BBoy depuis 1995 et père de famille, Serval peint depuis le début des années 1990. Alors âgé de 13 ans, il s’attache, au cours de ses premières années d’activité, à se faire un nom dans la région en se concentrant sur les tags et les throw-ups, il commence à réaliser des pièces plus sérieuses à partir de 1994.

D’origine américaine, Serval a très tôt beaucoup voyagé et ses séjours à l’étranger, notamment ceux effectués aux Etats-Unis, ont fortement influencé son style traditionaliste caractérisé par une ligne très pure et des illustrations originales. Par ailleurs, ces nombreux voyages sont autant d’occasions pour lui de poser son blaze et de côtoyer les noms les plus respectés des différentes scènes graffiti qu’il a l’occasion de découvrir de par le monde.

Après une première expérience en Australie au début des années 2000, Serval commence plus sérieusement à exposer en galerie à Genève avec Jazi et Jag (deux autres graffeurs genevois) en 2005 (Inflammable à l’Espace contemporain Le Garage). C’est d’ailleurs à l’occasion de sa dernière exposition en date (Books of Lines à la Next Door Gallery) que Serval nous a accordé un entretien.

EPIC: Pour commencer pourrais-tu nous expliquer d’où te vient le nom de Serval?

Serval: Je suis fan de comics depuis mon enfance et Serval était le nom originellement donné à Wolverine dans la version française. On craignait alors que Wolverine soit trop compliqué à prononcer en français.

Comment as-tu commencé le graffiti? Quelles sont les circonstances qui ont fait que tu t’y intéresses et que tu t’y mettes?

Je jouais beaucoup au basket à l’époque ; ce milieu et celui du graffiti étaient souvent en contacte. Beaucoup de basketteurs étaient aussi des graffeurs, même ceux qui jouaient en club et pas uniquement dans la rue. Dehors, on jouait dans des lieux où le graffiti était très présent. Du coup, c’est un milieu, celui du graffiti, auquel j’étais beaucoup exposé.

Plus tard quand je suis entré au collège, à l’âge de 13 ans, il y avait un groupe de jeunes avec lequel j’ai commencé à trainer et qui peignaient depuis déjà un ou deux ans. Je me souviens de la première fois où je suis sorti peindre, c’était avec eux au Lignon… Un an plus tard, tous avaient arrêté le graff et j’étais le dernier à continuer.

Quelles sont tes principales influences?

J’en ai pleins… certaines sont conscientes et d’autres sont complètement hors graffiti. Il y a des images qui me viennent de mon enfance. Etant d’origine américaine, je me souviens notamment que, tout petit, à New York, je ne pouvais pas voir à travers les fenêtres du métro, lorsqu’il sort de terre en bas de Harlem, parce qu’elles étaient recouvertes de graffitis.

En ce qui concerne les artistes graffeurs qui m’ont plus directement influencés et donnés envie de peindre, je dois d’abord parler de Genève. En effet, ce que tu vois en premier, c’est ce qu’il y a dans ton quartier, autour de chez toi. Je pense, entre autres, à « Ben » de Thônex, ou encore à « Abuz » qui m’a marqué de par son usage de la couleur. Ensuite, il y a les personnes avec qui tu peins qui t’influencent de par leur savoir-faire technique et les discussions que tu peux avoir et au cours desquelles tu partages des idées. Etant donné que j’ai vite beaucoup voyagé, ces influences sont très vastes dans le milieu du graffiti.

Et plus spécifiquement au niveau de tes personnages?

Il faut d’abord savoir que je suis absolument incapable, techniquement, de reproduire ce que je vois – que ce soient des dessins de bande dessinée ou autres – et je n’ai donc jamais été dans cette optique-là de reproduction. J’ai toujours dessiné d’après mon imagination, plutôt mal d’ailleurs, mais je le faisais.

Ce qui m’a le plus influencé, ce sont plutôt les cartoons américains des années 1950 (Tex Avery) ou même plus anciens (Popey, Betty Boop). C’est une esthétique qui m’a toujours touché. Il y a aussi des mecs comme JP Kalonji, de Genève, qui a trainé dans le milieu du graff avant de se mettre à la bande dessinée tout en gardant certains « codes » propres au graffiti. De le voir lui avec ses personnages de BD et son succès dans ce milieu me prouvait qu’il était possible de réussir sans reproduire ce que faisaient les autres, en créant mes propres personnages.

Comment décrirais-tu ton style de graffiti?

Ça dépend à qui… Ça dépend du niveau de connaissance sur le domaine de mon interlocuteur. Certaines personnes me mettent dans les traditionalistes, mais finalement les traditionalistes diront que j’ai un style clairement européen et que je fais des choses complètement non traditionnelles. Quant aux personnes qui ne connaissent pas bien le graffiti, j’ai parfois des retours très surprenant de leur part dans la façon qu’ils ont de décrire mon travail.

J’essaie de peindre comme je fais tout. Mes personnages sont graphiquement très liés à mes lettres. C’est lié à ma façon de danser, à ma manière d’être en général. La seule chose que j’essaie de faire c’est, peut-être, d’avoir une ligne conductrice dans ce que je fais.

As-tu toi-même constaté une évolution dans ta manière de peindre au cours des années? Si c’est le cas, comment décrirais-tu cette évolution stylistique?

Si tu demandes à certaines personnes, je fais toujours la même chose. Donc ça simplifierait le débat si je m’alignais sur ce qu’ils disent. Personnellement, je pense que pas mal de choses ont changé, que ce soit au niveau technique ou au niveau des choix de couleurs. J’essaie d’être en perpétuelle évolution. Je regarde régulièrement ce que j’ai fais au cours des années passées et je crois que ce qui me frustrerait le plus serait d’avoir l’impression que je fais la même chose qu’il y a deux ou trois ans.

Après, cette évolution n’est pas forcement une avancée. Parfois je ne suis pas satisfait par la direction que je suis en train de prendre. J’essaie alors de revenir en arrière pour prendre un autre chemin; le but étant de pousser le plus possible pour aboutir à quelque chose d’intéressant.

Il faut aussi dire que cette évolution est restée très personnelle; je n’ai jamais sauté d’un style à l’autre. Il y a aussi des codes stylistiques qui sont restés les mêmes dans ma manière de peindre et qui font que, quand je fais un truc, on sait que c’est moi. C’est toujours lié à cette idée de ligne directrice dans ce que je fais. C’est peut-être aussi lié au fait que je suis limité et que je ne sais pas faire autre chose (rire)…Il faut aussi dire ça bien haut…

Qu’est-ce qui te plait dans cette activité de graffeur?

C’est une question très compliquée… Ça fait 22 ans que je fais ça. Donc je ne sais rien faire d’autre. Je ne vais pas me mettre à jouer au squash maintenant… Plus sérieusement, ce qui me plait là-dedans c’est un tout. Ce qui me plait c’est quand tu es content d’une pièce. Ce moment où tu termines et que tu regardes ta pièce en te disant qu’il y a ces deux ou trois choses que tu voulais essayer de faire et qui ont fonctionné. Cette satisfaction d’arriver à t’approcher de ce que tu voulais faire.

Il y a aussi le fait que, mine de rien, le graffiti est probablement ce que je sais le mieux faire au niveau de mes compétences. Avant, c’était peut-être sur un terrain de basket ou sur une piste de danse. Maintenant, c’est le graffiti.

Pourrais-tu nous parler du processus de création d’une pièce?

Étant donné que je suis mauvais en reproduction au point d’être incapable de reproduire mes propres dessins, je n’utilise que des esquisses, des traits qui sont comme une architecture de ce que j’ai envie de faire. Certains graffeurs arrivent avec des sketchs très précis qu’ils reproduisent très fidèlement sur le mur. Moi, j’arrive plutôt avec des idées de la manière dont je vais construire mes lettres et je laisse les choses se faire. Une chose qui me plait dans le spray c’est la gestuelle, le fait que tu t’exprimes avec tout ton corps, tout ton bras… Du coup je laisse le trait partir.

Je dessine à peu près tout le temps. Parfois j’arrive devant le mur avec deux bouts de croquis, d’autres fois avec une idée ou avec une photo d’un truc que j’ai vu dans la presse ou dans un film. Ça peut aussi être une image d’un tableau classique dans lequel j’ai repéré une combinaison de couleurs qui me parle. Ce sont juste des points de départ. Après, je regarde comment le choses se passent sur le moment.

Que penses-tu de la scène graffiti genevoise et de son évolution par rapport à l’époque où tu as commencé?

J’ai une vision particulière de ce milieu-là étant donné que, comme je le disais tout à l’heure, j’ai beaucoup voyagé depuis petit. Je devais avoir 14 ans quand j’ai commencé à aller peindre à Lausanne, à Zurich et même en dehors de la Suisse, notamment en Allemagne. Du coup, j’ai toujours eu pas mal de recul par rapport à la scène genevoise et j’ai essayé de ne jamais trop m’impliquer dans le côté fermé qu’elle peut avoir – comme n’importe quel milieu artistique. J’en ai un regard très positif dans le sens où c’est une scène d’une grande qualité et d’un niveau très élevé par rapport à la taille de la ville. Genève est une très petite ville et pourtant la qualité du graffiti est énorme, il y a pas mal de gros noms qui sont sortis d’ici et même beaucoup de graffeurs étrangers que j’amène à Genève sont impressionnés par le niveau général.

Pour en venir maintenant à ton exposition « Books of Lines » et à ta participation à d’autres shows: qu’est-ce qui change lorsque l’on passe du mur à la toile?

Tout d’abord, il y a bien sûr une différence de format. Il y a aussi le fait que lorsque tu peins en galerie tu dois arriver avec une histoire. Il ne s’agit pas de simplement arriver avec un paquet de tableaux en espérant que ça plaira. Tu dois arriver avec tout un concept qui explique comment tu peins et pourquoi.

Dehors, il y a des codes qui font que lorsque tu peins c’est pour le plaisir, ton plaisir – même si tu aimerais qu’il soit partagé. D’une certaine manière, dans la rue, quoique tu fasses, tout est acquis.

Par contre quand tu exposes dans une galerie tu n’es plus vraiment à ta place. Tu dois donc justifier ta présence. C’est cet aspect-là que je trouve intéressant. La galerie te donne donc l’occasion de réfléchir à l’intérêt de ton travail et aux raisons qui font qu’il mérite d’avoir une place, d’être réfléchi et analysé en dehors de son contexte urbain.

Et que veux-tu raconter avec cette exposition en particulier?

Le nom de l’exposition vient du fait que la ligne (« line » en anglais) est l’élément qui, pour moi, a le plus d’importance dans le graffiti. Maintenant, le terme « line » en anglais se réfère aussi à la ligne de texte, en particulier en musique et en poésie. Je suis donc parti de l’idée que, dans le graffiti, tu as ton book avec tes esquisses, tes traits, et parfois même quelques notes ou des bouts de phrases. Tu racontes ainsi quelque chose dans ton sketchbook que tu vas ensuite raconter sur le mur. De la même manière, on retrouve parfois quelques lignes de texte à côté d’un graffiti et ça donne une ambiance à la pièce. Selon moi, ce lien entre le texte et le graffiti est très présent dans ma manière de peindre et je voulais montrer que, quand je peins, j’ai souvent un texte, une petite histoire en tête.

Avec cette exposition, j’avais donc à cœur de montrer que la peinture et l’écriture sont deux choses qui sont étroitement liées.

Pour terminer cette interview sur une note un peu plus décalée: qu’est-ce que tu détestes dans le graffiti?

Qu’est-ce que je déteste… foutre en l’air mes nouvelles baskets avec de la peinture (rire)… C’est quelque chose d’insupportable! Il n’y a que lui (il désigne du regard un ami graffeur présent dans la galerie lors de l’entretien) qui a toujours réussi à peindre pendant plus de 20 ans sans jamais dégueulasser une paire de basket. C’est le seul de l’histoire du graffiti… Il est là devant vous!

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