Futura!, quand la jeune garde du cinéma suisse crève l’écran au GIFF

Le microcosme cinématographique suisse regorge de talents, mais encore faut-il donner à ceux-ci les moyens d’exprimer pleinement leur créativité. Nicolas Wadimoff et Palmyre Badinier l’ont bien compris : leur série de courts-métrages Futura!, projetée le dimanche 13 novembre au Musée d’ethnographie de Genève dans le cadre du GIFF, a permis à dix jeunes réalisateur·rice·s suisses d’exercer au mieux leur sensibilité artistique afin d’imaginer dix portraits forts et captivants de communautés bien différentes.

Derrière le projet Futura! se cache une volonté clairement définie : donner la possibilité à dix cinéastes de concevoir chacun un documentaire humain et sincère d’une quinzaine de minutes sur une communauté à laquelle iels appartiennent ou dont iels sont plus ou moins familiers. L’occasion pour ces artistes de réfléchir, entre autres, à la question du regard qu’un·e réalisateur·rice porte sur l’objet qu’iel filme et à la façon de donner au public la place qu’il mérite dans un récit. Pour évoquer ces thématiques et bien plus encore, EPIC s’est entretenu avec trois des dix cinéastes portant la série.

Laura Morales – Jeunesse !

Son ADN – Une double casquette dans le monde du cinéma
crédit: Regula Bearth

Âgée de 32 ans, Laura Morales a d’abord entrepris des études de photographie à Vevey et pratiqué cet art jusqu’en 2015, avant d’entamer un Bachelor à la HEAD en cinéma. Passionnée depuis toujours par la possibilité de raconter des histoires avec des images, sa propre pratique de la réalisation se jouxte à sa casquette de cheffe opératrice sur des projets d’autres cinéastes – Laura vient d’ailleurs de finir un Master en direction de la photographie à Zurich. Paradoxalement, elle assure avoir découvert le monde du cinéma assez tard et un peu par hasard, en participant à des tournages comme assistante à l’image. Désormais, Laura estime qu’il s’agit du médium qui lui correspond le mieux pour exprimer son potentiel créatif, puisqu’il implique notamment le bonheur de travailler en collectivité. La cinéaste révèle se montrer particulièrement inspirée par les choses éloignées d’elle, car elle cultive un vrai intérêt à essayer de comprendre l’altérité : ses thématiques de prédilection touchent à la transformation du paysage et à la bifurcation de la tradition à la modernité.

Son court – Une incursion dans les jeunesses campagnardes
crédit: Robin Mognetti & Laura Morales

Pour la série Futura!, Laura a décidé d’aborder le thème des jeunesses campagnardes, qu’elle avait déjà eu l’occasion de traiter dans un film précédent. Originaire de la campagne vaudoise, elle a longtemps gravité autour de cet univers sans jamais en faire réellement partie. L’envie pour la réalisatrice d’évoquer ce milieu est donc double : d’une part, comprendre un monde qui n’est pas vraiment le sien ; d’autre part, casser les stéréotypes dont on peut l’affubler. Pour Jeunesse !, Laura a suivi Alicia, une jeune femme qui se bat pour exister dans une communauté très masculine et conservatrice, avec l’irrémédiable envie de pratiquer son sport, le tir à la corde. À l’origine, la cinéaste avait imaginé un documentaire avec une dramaturgie en trois actes, dont le scénario était très écrit. Certaines choses ne se sont toutefois pas passées comme prévu, ce qui donne une saveur encore différente à un court-métrage qui a été tourné en blocs au rythme des week-ends de réunion des fameuses jeunesses.

Ses projets – Du rapport à la modernité à Madagascar

Actuellement, Laura travaille sur un projet d’écriture d’un long-métrage documentaire de création, co-réalisé avec Alice Weil et Quentin Clément, anthropologue et architecte. L’idée est de suivre Ruisseau, un jeune homme qui a construit sa maison en parpaings au milieu d’un village en bois traditionnel à Madagascar. Par ce biais, la réalisatrice désire aborder de façon différente la thématique du rapport entre passé et présent qui traverse son travail. Les repérages sont prévus au printemps, pour un tournage qui aura lieu dans le meilleur des cas en hiver 2023.

Youssef Youssef – Ava

Son ADN – Le cinéma comme exutoire
crédit: Alessia Provenzano

Cela ne fait pas l’ombre d’un doute : dès qu’il a pu mettre un mot sur le métier de réalisateur, Youssef Youssef a su qu’il voudrait y consacrer sa vie. Le jeune homme a toutefois longtemps hésité avant de se lancer dans cette voie : c’est qu’un stage au Ghana et au Burkina Faso sur un projet de mode éthique dans le cadre de ses études de socio-économie lui a ouvert les portes de la prestigieuse Central Saint Martins College of Art and Design de Londres. Sa créativité s’y est alors révélée au contact du monde de la mode. Finalement, Youssef a décidé de sauter le pas et, à 28 ans, il est entré à la HEAD en cinéma. Le réalisateur explique trouver la vie banale, et avoir par conséquent le besoin constant de bouger : en cela, les films lui ont toujours permis de s’évader et d’imaginer des récits de vie plus flamboyants. Surtout, le septième art a été pour lui un moyen de garder espoir dans les périodes difficiles de sa vie. Youssef explique être particulièrement ému par les œuvres de Youssef Chahine, de Chantal Akerman et de Pedro Almodóvar, pour leur aspect novateur par rapport à la société dont elles ont émergé.

Son court – Un récit dans la scène drag à Genève
crédit: Augustin Losserand

Dans le cadre de Futura!, Youssef a décidé d’offrir une plongée dans la scène drag genevoise, au sein de laquelle il nous mène sur les pas d’Ava, l’une de ses figures emblématiques. En raison de son accès privilégié au monde queer du bout du lac, il a semblé tout de suite évident à Youssef qu’il évoquerait cet univers ; la protagoniste de son court-métrage s’avère, en plus, être une très bonne amie et une personne qui l’a toujours particulièrement touché. Si Ava s’est montrée partante dès le début, il a été difficile pour Youssef d’écrire ce documentaire, car il est davantage rompu aux codes du court-métrage de fiction. Au final, le tournage a duré cinq jours, dont une journée d’interviews. Youssef retient avant tout de cette aventure la nécessité impérieuse, face aux protagonistes filmés, d’être d’une honnêteté totale, et raconte avoir eu comme envie première de faire du bien à la communauté LGBTIQ+ en en offrant une représentation positive. Le jeune réalisateur explique par ailleurs avoir particulièrement apprécié cet exercice au niveau formel : grand amateur de vidéo-clips et de fashion films, Youssef s’est inspiré de ceux-ci, et notamment du travail de Nick Knight, pour imaginer librement l’esthétique de son court-métrage.

Ses projets – Le Caire en ligne de mire

Youssef planche à l’heure actuelle sur une fiction évoquant la question de la santé mentale et de l’addiction. Le cinéaste révèle également désirer faire des films en Égypte, son pays d’origine : il explique avoir été frappé, les fois où il s’est rendu au Caire, par l’aspect cinématographique d’une ville extrêmement vivante et poétique. Le propos de Youssef ne serait pas de porter un regard critique sur le pays, mais d’imaginer des histoires se passant dans ce cadre chaotique et magnifique.

Elisa Gomez Alvarez – Volatiles

Son ADN – Le cinéma comme une performance totale

Elisa Gomez Alvarez est née à Berlin au sein d’une famille à la vie un peu spéciale, ce qui, elle en est persuadée, a nourri son envie de raconter des histoires. Elisa a réalisé un Bachelor en arts visuels en Allemagne, au sein duquel elle s’est intéressée tant au dessin et à l’illustration qu’à la photographie, et pour lequel elle a suivi des cours donnés par Ai Weiwei. L’approche performative de l’art adoptée par ce dernier l’a beaucoup marquée : la réalisatrice avance que l’artiste chinois lui a enseigné à se poser les bonnes questions avant d’entamer un processus créatif et à percevoir chaque création comme une performance dans son entièreté. Elisa est arrivée en Suisse à 27 ans pour étudier à l’ECAL et à la HEAD, afin de tester sa capacité à réaliser des films ; ce cursus a définitivement confirmé son envie de s’affranchir des médiums bi-dimensionnels. Plus généralement, la réalisatrice explique apprécier par-dessus tout chercher le romanesque dans la biographie réelle des individus qu’elle filme. Elle raconte par ailleurs volontiers avoir été particulièrement marquée par son visionnage de Dogville de Lars van Trier à 11 ans : cette expérience décalée par rapport à son âge lui a permis, pour la première fois, de ressentir la puissance de transmission des émotions permise par le cinéma.

Son court – Du rapport entre l’humain et la machine

Quand Elisa a vu l’appel à projets pour Futura!, elle commençait, sous l’influence de son colocataire, à s’entrainer au pilotage de drones ; la cinéaste s’est donc logiquement tournée vers ce monde de niche pour imaginer son court-métrage. Pour Elisa, le côté philosophique qu’il y a à vouloir à sortir de son corps et transférer son esprit à une machine a toujours été très attirant. La réalisatrice explique avoir rencontré Clark, le protagoniste de Volatiles, via son père qui tient le shop de référence en Suisse romande sur les drones ; elle révèle avoir tout de suite été touchée par le jeune homme, notamment par sa timidité et sa folie cachée. Elisa note que la difficulté avec les drones réside dans le fait qu’il est particulièrement difficile de les contrôler. Ainsi, l’inattendu inhérent à leur guidage a rejailli sur le tournage du film : la réalisatrice a par conséquent dû réinventer le script au jour le jour, ce qui lui a permis de questionner ses propres fantasmes de contrôle sur les histoires qu’elle souhaite raconter. Elisa se montre satisfaite du retour des pilotes sur le court-métrage, qu’ils ont trouvé juste ; ce compliment touche particulièrement la cinéaste, puisqu’elle a essayé de demeurer le plus proche d’eux possible en évitant les clichés.

Ses projets – L’oiselier

Elisa aime particulièrement utiliser la fiction pour le documentaire. Depuis trois ans, elle pense à un projet de court-métrage qui évoquerait la vie d’un homme marginalisé qui a construit aux alentours de Genève une volière dans laquelle il a collectionné entre 200 et 300 oiseaux exotiques. Lorsqu’elle a rencontré cette personne, à qui les volatiles ont depuis été retirés, Elisa a ressenti quelque chose de très fort, qui lui a fait penser à sa propre histoire. Elle apprécierait aborder l’ambigüité que recèle une personne dont les animaux ont donné du sens à la vie mais à qui elle a pu, par son comportement, faire malgré tout du mal.

Une projection des dix courts-métrages composant la série Futura! (2022, 180′) aura lieu le dimanche 13 novembre à 15h au Musée d’ethnographie de Genève. Plus d’informations sur le site du GIFF. Entrée libre.

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