Nova Lux Production, voyage entre le cinéma de genre et le film documentaire

L'équipe de Nova Lux sur le tournage de son court-métrage « Accident de personne ».

Ces dernières années, le milieu cinématographique romand commence à se diversifier et à s’enrichir de nouveaux talents. Parmi les acteurs de ce changement, la boîte de production Nova Lux Production, qui a sorti en septembre 2020 Erena… Our Eritrea, son premier court-métrage documentaire. Celui-ci dresse le portrait de deux journalistes de Radio Erena, une radio pirate basée à Paris et qui s’attache chaque jour à informer la population érythréenne malgré la censure qui fait rage dans le pays. Rencontre avec deux membres du comité de cette association genevoise, Aymeric Nicolet et Bruno Känel.

Pourriez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours scolaire et professionnel ?

Aymeric Nicolet : J’ai 27 ans et je suis Meyrinois d’origine. Je travaille aujourd’hui entre la Suisse et l’Angleterre, où j’habite. J’ai fait un bachelor en littérature anglaise et théorie du cinéma aux universités de Genève et de Lausanne, puis j’ai suivi un master pratique de filmmaking à Leeds. Cela fait maintenant deux ans que je travaille dans l’industrie du cinéma et de la télévision à Liverpool. Je suis scripte, c’est-à-dire que je me charge de la continuité du contenu tourné durant un tournage, en m’assurant par exemple que les acteurs respectent bien le scénario du film.

Bruno Känel : J’ai aussi 27 ans, je viens également de Meyrin et j’exerce la profession d’architecte. J’ai commencé par un CFC de dessinateur en bâtiment, j’ai ensuite fait un bachelor en architecture à Fribourg, puis j’ai travaillé quatre ans dans un bureau d’architecte à Genève. Depuis un an, j’ai repris des études de master en architecture à l’EPFL.

Comment l’aventure Nova Lux a-t-elle commencé ?

BK : Cela va faire bientôt dix ans. Tout a commencé avec le travail de maturité d’Aymeric, qui s’est lancé dans l’écriture et la réalisation d’un film avec un autre membre de l’association, Nicolas Polasek. Avec un groupe de potes on a commencé à les aider à fabriquer ce film, puis l’année d’après on a également travaillé sur les travaux de maturité de deux autres membres actuels de Nova Lux. On a tellement aimé faire ça et on a appris tellement de chose durant cette aventure que l’on s’est dit qu’il fallait absolument que l’on continue, en cherchant à s’améliorer.

AN : Au début du projet on était principalement des gens de Meyrin, des amis de longue date, du cycle pour certains, voire même d’avant. Avec Bruno on se connait par exemple depuis nos quatre ans. À l’époque peu de choses se passaient à Meyrin, on a donc dû monter notre film de A à Z assez seuls, en se débrouillant avec nos moyens. On a mis nos talents en commun pour monter ce projet. C’était une façon de se retrouver entre personnes qui aimaient les mêmes choses, et avant tout le cinéma.

L’équipe de Nova Lux en tournage nocturne.

Quel est votre rôle à chacun chez Nova Lux ?

AN : Personnellement je suis plutôt focalisé sur la réalisation et l’écriture. Comme certaines personnes ne sont pas du tout dans le milieu du cinéma dans l’équipe, c’est aussi un peu mon rôle d’amener mon expérience et mes connaissances et de les partager avec celles et ceux qui exercent un métier différent. 

BK : Je m’occupe plutôt du côté production des films et aussi de l’organisation générale de Nova Lux, ce qui est mon rôle en tant que président du comité. Le but est de faire grandir et évoluer cette association, en se professionnalisant toujours davantage. Je suis donc surtout présent lors de la pré-production.

Quelle est la structure de cette boîte de production ? Combien de personnes y sont impliquées ?

BK : On est dix membres, avec un comité composé de cinq personnes, qui inclus les gens les plus impliqués dans les projets. Mais vu que l’on réalise nos films sur nos temps libres, notre implication est surtout dictée par nos rythmes de vie propres, nos projets personnels et professionnels à côté de Nova Lux. Certaines personnes sont plus ou moins présentes à certains moments, partent, reviennent, etc. L’engagement au sein de notre association doit rester avant tout un plaisir, car nous faisons ça de manière bénévole. C’est d’ailleurs une richesse de pouvoir compter sur des membres qui viennent d’horizons professionnels si différents !

Comment fonctionnez-vous logistiquement et financièrement ?

AN : On essaye progressivement de mettre en place un système plus professionnel. On essaye de spécialiser nos membres dans un domaine particulier, dans un métier précis du cinéma. Force est de constater que chacun·e commence à trouver l’activité qui l’intéresse le plus et qui correspond le mieux à son profil, ce qui crée une belle alchimie au sein de la team ! On est super heureux de voir que ces différents rôles se sont affirmés lors des derniers tournages et fonctionnent de mieux en mieux.

BK : En termes de financement, on cherche à passer à travers des canaux de subvention traditionnels. Malheureusement, il est très compliqué de demander de l’argent par ce moyen et, encore plus, d’en obtenir. On se rend compte que le milieu du cinéma est assez petit en Suisse, et que l’on a de la peine parfois en tant qu’association moins installée à obtenir des fonds. Pour l’instant on fonctionne surtout grâce à de l’auto-production ou des mandats privés. Ces dernières missions nous permettent de gagner de l’argent qui sera ensuite réinvesti dans nos films et l’amélioration de notre matériel. On a par exemple eu des mandats pour le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme, et avons aussi filmé des lives à l’Usine et au Village du soir pour le Kémédy Club.

L’équipe de Nova Lux sur le set du court-métrage « Accident de personne ».

Quel cinéma voulez-vous promouvoir à travers Nova Lux ? Comment décririez-vous votre philosophie ?

AN : En regardant ce que l’on a fait, je trouve que l’on se dirige vers le film de genre, surtout le thriller et le drame, avec une influence anglo-saxonne (mais aussi asiatique) marquée. Cela va d’ailleurs à l’encontre de la plupart des choses faites en Suisse, qui ressemblent plus à du cinéma d’auteur ou du cinéma indépendant. Les histoires qui nous intéressent ont également une dimension sociale forte. Le fait que l’on soit une équipe multiculturelle nous pousse sans doute à affirmer notre volonté de prôner la mixité et la représentation à l’écran. On essaye de partir de sujets ou de thèmes qui nous parlent à tous, en adoptant souvent une forme narrative appuyée par une touche visuelle et esthétique travaillée.

Pourquoi vous êtes-vous récemment tournés vers le genre du documentaire, avec votre dernier court-métrage Erena… Our Eritrea ?

AN : Ce documentaire était conçu à la base comme un cas unique. C’était en effet quelque chose de nouveau pour nous, nous n’étions encore jamais sortis du narratif. L’histoire de la radio Erena me tenait à cœur, car j’en avais entendu parler plusieurs années auparavant, lorsque que j’enseignais le français pour les réfugiés à l’EVAM. Quand j’ai expliqué le combat de cette radio à l’équipe de Nova Lux, tout le monde a été touché par le courage de ceux qui la font vivre. On a donc avant tout fait ce film par nécessité, d’autant que l’on est tous et toutes fiers du résultat final et des retours que l’on a eus. Je pense ainsi que le documentaire pourrait progressivement avoir une place plus importante dans notre travail. 

BK : Cela nous a également plu de parler d’une histoire peu médiatisée, de mettre en lumière l’Érythrée, qui est un pays dont on parle relativement peu alors qu’il s’agit d’une dictature féroce qui musèle sa population et sa presse. On avait envie de faire connaitre ce peuple-là et ce qui lui arrive, en montrant comment certaines personnes se battent pour faire changer les choses. 

Comment s’est passé le contact avec les deux journalistes de la radio Erena et comment s’est déroulé le tournage à Paris ?

AN : On est resté là-bas une semaine à filmer dans leur station. On a essayé d’entrer en contact avec eux plusieurs mois à l’avance, mais c’était difficile car on n’avait pas de réponses malgré nos relances. On essayait de les contacter via les réseaux sociaux, mais ils y sont assez peu présents. Notre quête a été sans succès jusqu’à ce que je tombe sur une revue de Reporters sans frontières où était mentionné leur travail. C’est RSF qui nous a finalement mis en contact avec eux, puis tout est allé très vite. Comme c’était les 10 ans de leur radio en juin 2019, on a directement été invités pour célébrer cet anniversaire. Mais il faut savoir qu’ils nous ont lancé l’invitation en mai, il a donc fallu organiser le déplacement à Paris un mois seulement à l’avance ! Cela s’est donc fait très vite, l’organisation a été vraiment conséquente. Au final, tout s’est super bien passé avec les deux journalistes de la station. Ça a été une expérience unique, on a été fascinés par le courage, l’intellect et le travail de ces deux personnes.

L’affiche de « Erena… Our Eritrea », premier court-métrage documentaire de Nova Lux sorti en septembre 2020.

Erena… Our Eritrea a été nominé et récompensé dans plusieurs festivals. Quel sentiment prédomine après cette reconnaissance ?

AN : Cela nous fait bien sûr très plaisir. Ce qui est le plus gratifiant, c’est le fait que ces événements ont pu permettre de diffuser au maximum le court-métrage et, surtout, cette histoire extraordinaire. Après, c’est évidemment dommage que tous les festivals auxquels nous avons participé se soient déroulés en ligne, car on ne se rend pas compte de la réaction du public. On a tout de même reçu après coup des retours très positifs par commentaire et par mail, ce qui nous a fait chaud au cœur. 

BK : J’ai envie de dire que ce sont des années de travail qui payent. Voir que l’on est capable d’être nominés et même de gagner dans des festivals avec des valeurs très fortes, c’est une belle réussite en regardant tout notre parcours et les difficultés qu’on a pu avoir par le passé. Cela nous apporte également une crédibilité supplémentaire, ce qui peut débloquer des sources de financement.

Quel regard portez-vous sur cette dernière production avec un peu de recul ?

AN : Il y a toujours le sentiment du « on peut mieux faire » mais, objectivement, Erena… Our Eritrea a été un gros pas en avant pour Nova Lux. Il y avait d’abord un vrai challenge éthique, on ne pouvait pas se permettre de rater un film qui porte sur un tel sujet. On est d’autant plus fier d’avoir pu réaliser quelque chose à la hauteur de la pression que l’on avait, surtout que tout le monde était très investi sur le projet, ce qui fait vraiment plaisir. On a donc réussi à obtenir ce qu’on était partis chercher au départ. On voit ce court-métrage comme une première étape pour s’atteler par la suite à des réalisations plus ambitieuses, en montant des projets d’une qualité toujours plus grande.

Vous venez de finir un nouveau tournage. Quel est ce projet ?

AN : Il s’agit cette fois d’un micro-court-métrage de fiction, que l’on a voulu au maximum sans dialogues. L’idée était de réaliser un petit film de moins de cinq minutes en mettant l’accent sur l’aspect esthétique. On voulait, à travers ce projet, fixer et ré-expérimenter les rôles que l’on s’est attribués dans l’équipe. On a mis aussi davantage d’argent pour les autorisations ou le recrutement des acteurs. Au final, tout s’est bien passé malgré la situation sanitaire, bien que cela a été particulièrement difficile de jongler entre les différents règlements qui changent d’une semaine à l’autre en cette période.

BK : Il y a en effet pas mal d’incertitudes pour organiser et tourner quelque chose ces temps, mais on a finalement réussi. Tout est si compliqué que l’on a voulu restreindre le nombre d’embuches possible. C’est avant tout cela qui a motivé notre envie de faire un court-métrage aussi court. C’était aussi l’opportunité de s’ouvrir un peu, et de faire appel notamment à des étudiants de la HEAD et de la Haute Ecole de Musique sur le tournage. Jusqu’à maintenant on était très autocentrés et on désire désormais collaborer avec des gens de l’extérieur. 

Les deux journalistes de Radio Erena, dont Nova Lux s’est attaché à dresser le portrait.

Qu’est-ce que cette aventure humaine et cinématographique vous a apporté sur le plan personnel ?

BK : Je peux faire un parallèle avec mon métier d’architecte, dans le sens où je me rends de plus en plus compte que réaliser un film, c’est un peu comme gérer un chantier. Le processus est assez similaire : tu dois collaborer avec plein de corps de métier différents, tu as un budget strict à contrôler, un planning à respecter, des contraintes techniques et humaines, etc. Tu dois faire un compromis entre la vision artistique et ce qui est possible techniquement et financièrement. Je trouve que c’est un beau mélange, c’est pour ça que je m’éclate dans les deux. Les expériences que j’ai pu avoir dans ces deux différents domaines m’ont énormément ouvert l’esprit et me poussent à toujours rester curieux et intéressé, peu importe quelle situation je vis.

AN : L’équipe de Nova Lux est devenue le cœur de mes liens à Genève, on est une belle bande de potes qui a trouvé un lieu d’expression bien à elle. Plus personnellement, j’ai toujours voulu être réalisateur, donc cette aventure m’a permis de faire des films et m’a donné l’occasion d’affirmer ma patte et de pouvoir expérimenter. Cette liberté totale et la confiance qui règne entre nous m’a énormément libéré artistiquement et donné confiance en moi. Je ne serais pas là où je suis maintenant au niveau professionnel sans avoir vécu l’aventure Nova Lux. C’est aussi un lieu où je peux me réfugier loin de mes obligations, où je retrouve le plaisir de faire du cinéma sans toutes les prises de tête propres à mon métier.

Quels sont vos projets d’avenir à plus long terme ? Que peut-on vous souhaiter ?

AN : L’objectif est de monter des courts-métrages de qualité professionnelle, et aussi de décrocher des financements. On a toujours une tonne de scénarios dans les tiroirs qui méritent d’être portés à l’écran. Je résumerais ça en deux points principaux : faire grandir la production et acquérir de l’expérience pour se donner les moyens de raconter des histoires qui en valent la peine. Et continuer de faire la même chose ces dix prochaines années !

BK : Oui, nous aimerions réussir à avoir les moyens de raconter des histoires avec la qualité qu’elles méritent et que l’on commence gentiment à acquérir. Et, aussi, s’ouvrir à de nouvelles collaborations et à de nouvelles personnes.

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