Du néant à l’infini, et inversement

Igor sort son premier album

Ce début de mois de novembre 2016 est le théâtre d’un heureux événement pour le groupe de jazz « Igor ». Un moment particulier puisque le premier album du sextet, « 0 = ∞ ∞ = 0 », paraît le 18 novembre sur le label QFTF. Fruit de la collaboration entre musiciens talentueux provenant de Suisse, de France et du Chili, cet album nous initie au voyage dans une ambiance planante, entre dissonances rythmiques et vibraphone. Et qui de mieux placé que le fondateur et compositeur du groupe Salvo Palermo pour en parler ?

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Salvo Palermo, j’ai 28 ans, je suis enseignant de musique au Gymnase de Nyon. Je fais partie du groupe Igor, avec cinq autres musiciens. On sort bientôt notre premier album 0 = ∞ ∞ = 0, sur le label allemand QFTF.

Toi et tes musiciens provenez de régions différentes (Paris, Reims, Nyon, Genève), comment vous êtes-vous rencontré ?

On s’est rencontré à l’HEMU (Haute École de Musique) de Lausanne. On y a tous étudié en même temps sauf Alvaro [le contrebassiste] qui lui a fait l’école pro de l’AMR. On vient tous d’horizons différents mais avec une bonne dose d’organisation on arrive à se retrouver pour jouer.

Le sextet « Igor », c’est parti uniquement de toi à l’origine ?

C’est bien ça, j’avais déjà une idée des personnes avec qui je voulais bosser. Je savais qu’ils avaient plein de projets de leurs côtés, et que j’allais devoir gérer pas mal de chose pour monter le groupe. Mais ce sont des musiciens talentueux et j’avais confiance. Une bonne partie du travail s’est fait de mon côté, puisqu’on interprète mes compositions. Tous les morceaux de l’album sont issus de compositions élaborées durant mon Master [en composition] à l’HEMU. À la base, je voulais en prendre cinq pour l’album mais on m’a convaincu d’en prendre quelques unes en plus. Les quatre premiers morceaux sont issus de ma première année de Master et les suivants de la deuxième.  

Pour revenir à l’HEMU, est-ce selon toi une école propice aux nouvelles rencontres et expériences musicales ?

Tout à fait, mon Master c’est juste un bout de papier. Ce qui compte c’est les rencontres que tu fais au sein de l’école. En première année, on te file une feuille de contact avec tous les musiciens de l’HEMU, c’est ça qui est important. Avant, si tu voulais un nouveau musicien, tu regardais dans les potes de potes, ou alors tu mettais une annonce et t’avais n’importe qui qui y répondait, ce n’était pas évident. Là tu te retrouves dès la première année avec des tas de musiciens à portée de main. 

Tu veux dire que ton Master en composition est inutile ?

J’ai un Bachelor en guitare-jazz et un Master en composition.  Effectivement, d’un point de vue purement professionnel, personne ne te demande un diplôme pour écrire de la musique. Aujourd’hui, il y a deux masters professionnalisant : le Master en pédagogie instrumentale et le Master en pédagogie de la HEP. L’un permet d’enseigner dans des écoles de musique subventionnées et l’autre permet d’enseigner dans l’école publique.

Je ne regrette pas du tout mon choix de Master, car j’ai eu l’occasion d’y rencontrer d’excellents mentors et musiciens qui m’ont aidé à construire mon identité musicale. Il y aurait trop de gens à citer mais en tout cas je n’aurais jamais écrit une telle musique sans Emil Spanyi et Vinz Vonlanthen

Parlons de ta musique. Quelles sont tes inspirations dans lesquelles tes compositions prennent source ?

Pour ce CD, je me suis inspiré pour l’écriture de la Seconde École de Vienne, comprenant des compositeurs comme Arnold Schönberg. En parallèle à cela, j’ai puisé dans le jazz moderne, et plus précisément chez des musiciens tels que John Abercrombie ou Steve Lehman. Steve Lehman me parle beaucoup dans son processus compositionnel. Il mélange l’improvisation et le rythme du jazz avec les codes de la musique contemporaine. On se retrouve avec une musique intriguante, qui surprend, qui pose des questions.

Tu as directement commencé avec le jazz ?

Dans ma jeunesse, je n’écoutais pas de jazz ou du classique. J’ai commencé la guitare en écoutant du punk-rock.  Puis j’ai continué avec des groupes comme Metallica. Ensuite je me suis mis à écouter ce que ce groupe citait comme inspiration, et ainsi de suite. Au final, de musiciens en musiciens, je suis tombé sur le jazz. Mais à la base, on avait monté un groupe de punk avec des potes, dont fort heureusement il ne reste presque aucune trace. En tout cas, je ne regrette pas d’être passé par cette étape « punk », car certains procédés compositionnels pour le punk me sont encore utiles pour mes compos aujourd’hui.

Vous sortez le 18 novembre votre premier album, nommé « 0 = ∞ ∞ = 0 », combien de temps vous aura-t-il fallu pour aboutir à cet album ?

L’idée est venue suite à un concert que nous avions donné à l’AMR, c’était le 13 novembre 2015. Je cherchais désespérément des endroits où jouer et l’AMR m’a contacté. Ce concert a permis au projet Igor de reprendre du souffle. On jouait depuis déjà deux ans ensemble et je me suis dit « maintenant, rentabilisons tout ça ». Ça a été dur de trouver des dates qui convenaient à tous pour en parler et pour répéter, on a repoussé plusieurs fois. Il a aussi fallu que je prenne le temps de trouver un studio. Finalement j’ai choisi le Studio du Flon, non seulement pour son prix, mais aussi pour sa réputation et pour la qualité des micros qu’ils ont là-bas. Du coup on a fait deux répètes, l’enregistrement s’est fait sur quatre jours consécutifs en mai, le mix en juin et le mastering en juillet.

Que représente cet album pour toi ?

Au final, je suis très content du résultat. Premièrement parce que les musiciens avaient beaucoup de projets en parallèle à Igor et que ça n’a pas été facile de se retrouver tous ensemble pour faire avancer le projet. Ensuite parce que je suis rentré dans mes frais, même si je veux encore trouver le moyen de payer mes musiciens, grâce au soutien financier offert par les villes de Nyon, Gland et Lausanne. Actuellement, on observe un déclin général dans les ventes de CDs, mais on n’a pas fait un album à perte, donc sur ce point je suis aussi très satisfait. Et puis avoir un CD professionnel et un label, ça fait sérieux quand tu te présentes. Lorsque tu as des contacts avec des gens pour des concerts ou la radio, c’est toujours mieux de présenter un album physique.

Enfin, cet album a un goût particulier du fait que ce sont mes propres compositions dessus, celles que j’ai élaboré durant mon Master à l’HEMU. Les fixer sur un album à ce moment-là de ma vie était important pour moi, je pense que si j’avais encore attendu je ne l’aurais jamais fait. Cet album, c’est une fenêtre sur ma vie artistique, c’est quelque chose de gravé à jamais, contrairement aux concerts, qui n’existent qu’à un moment donné dans le temps.

D’où vient le titre de l’album, « 0 = ∞ ∞ = 0 » ?

Il vient du poète Srečko Kosovel, qui est un peu le « Rimbaud slovène ». Zéro égal infini, rien est tout et tout est rien. C’est juste quelque chose qui me parle beaucoup, sans pouvoir vraiment m’exprimer plus dessus.

Tu as composé tous les morceaux de cet album, mais je suppose que les musiciens ont aussi pu s’exprimer.

Bien sûr, les compos sont de moi à la base, mais une partie des arrangements sont faits ensemble. J’aime garder cet esprit de groupe où chacun peut donner de soi. Il faut avoir l’humilité de se dire que même si c’est ta musique, tes musiciens peuvent avoir une meilleure idée que toi.

Pour votre premier album, vous avez choisi le label allemand QFTF, pourquoi ? Avez-vous tenté d’approché un label suisse ?

J’ai choisi ce label pour plusieurs raisons. Principalement parce que le responsable et fondateur du label, Marc Hagen, a été dès le départ hyper sympa. J’ai tout de suite senti qu’on allait s’entendre. En plus lorsque je l’ai contacté l’année dernière, il n’avait signé que trois groupes, ce qui me plaisait aussi. Aujourd’hui, Louis [le saxophoniste soprano], Giacomo [le batteur] et Basile [le saxophoniste ténor] ont aussi rejoint le label et ont publié leurs albums respectifs. Du coup, Igor, c’est un peu le « Allstar band » du label ! Enfin, QFTF a été très pro dans l’organisation autour de la parution de notre CD, que ça soit au niveau du Presskit, de la distribution ou tout simplement du contact, ce qui n’est pas forcément le cas avec certains labels suisses…

Quels enseignements tires-tu de cette aventure, parachevée avec la parution de votre album ?

Je me suis rendu compte du temps que prenait toute l’organisation autour d’un album et plus généralement autour d’un groupe. Je sais qu’en jazz, il y a beaucoup d’excellents projets mais dont on n’entendra pas parler. Il ne suffit pas d’écrire des morceaux et de les interpréter, tout le travail en amont est considérable. Certains groupes sont découragés quand il faut discuter avec des managers, chercher des fonds, trouver des dates de concert, etc. Entre perfectionner son art et perfectionner sa communication, c’est un travail à 100% ! J’avais la prétention de croire que si ma musique était potable, alors je trouverai des dates de concert relativement facilement. Mais en réalité, c’est celui qui passe le meilleur coup de fil qui trouve des dates. Même avec la meilleure musique du monde, on peut être recalé, et ça, ça peut faire mal au cœur.

Et maintenant, que comptes-tu faire ?

Après le mastering, j’ai pris une pause, c’était nécessaire après avoir écouté environ un milliard de fois mon album. J’espère continuer le projet Igor, continuer à écrire et trouver des dates pour nos prochains concerts. Actuellement j’ai commencé à écrire de nouveaux morceaux pour Igor et c’est drôle car avant je me demandais toujours « est-ce que j’écris trop dans le style de tel/le musicien/ne ? » et maintenant je me demanderais en plus « est-ce que j’écris trop dans le style de mon premier CD ? ».

 

L’album « 0 = ∞ ∞ = 0 » est disponible dès le 18 novembre en magasin (spécialisé), si vous voulez vous en procurer un (20 CHF), vous pouvez déjà :

« Igor » est composé de :

Salvo Palermo, guitare et composition | Julien Lemoine, vibraphone | Alvaro Soto, contrebasse |

Louis Billette, saxophone soprano | Basile Rosselet, saxophone tenor | Giacomo Reggiani, batterie

Voir le site officiel du groupe

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