Mélodies modulaires

(©Amdo photo)

Pour composer sa musique, Boodaman utilise synthétiseurs, câbles, séquenceur, mais en aucun cas un ordinateur. Rencontre avec un type passionné d’électronique, de machines modulaires et de musiques électroniques. Un type qui passe volontiers plusieurs heures à expliquer le fonctionnement de ses curieux instruments et avec qui discuter revient à se questionner sur les origines mêmes de la musique électronique.

Qui est Boodaman ?

Je suis quelqu’un de tout à fait normal avec un vrai job et une famille, je suis né à Paris en 1976, j’ai suivi très jeune une formation classique de piano-solfège au Conservatoire de Paris, que j’ai arrêté à 12 ans. Dès que j’ai eu un peu d’argent, vers 15 ans, je me suis acheté mon premier « synthétiseur » qui était je me souviens un clavier Yamaha PSR510. J’avais alors déjà un certain intérêt pour la musique électronique.

Boodaman et un de ses synthés (©Amdo photo)

Quand tu parles de ta jeunesse et de musique électronique, quels sont les artistes qui étaient alors en vogue et quels étaient ceux que tu écoutais ?

Comme artistes « grand public », c’était surtout Jean-Michel Jarre qui était le centre de l’attention. Il y avait aussi d’autres artistes peut-être un peu moins connus mais tout autant actifs, comme par exemple Kraftwerk et Yellow. Pour ma part, j’écoutais un peu d’électro mais pas que. J’écoutais aussi beaucoup de reggae, mais aussi The Cure ou Les Doors par exemple, ou encore du rap français comme NTM et IAM ainsi que les artistes pop qui passaient à la radio.

Tu as appris à te servir de ton premier synthé de manière autodidacte ?

Oui, j’ai toujours été seul pour apprendre… notamment le langage MIDI et j’ai bien galéré vu qu’il n’y avait pas Internet pour se renseigner. Mais bon, j’avais 15 ans et beaucoup de temps libre pour expérimenter. En plus de ça, j’ai eu une formation très technique cela m’a donc permis de comprendre le fonctionnement d’instruments comme les séquenceurs et les synthétiseurs.

Quelle différence y a-t-il entre un synthétiseur classique et un synthétiseur modulaire ?

Un synthétiseur classique, c’est une « boîte » avec ou sans clavier, qui te permet de créer des sons synthétiques à partir de l’électricité. Cette boîte est « figée » dans la mesure où elle est déjà toute faite (le signal est pré-routé en interne) et tu ne peux pas en modifier l’intérieur. Le synthé modulaire repose sur le même principe, mais c’est un instrument dont la structure est modifiable à volonté : tu construis tout toi-même avec les modules que tu veux. En gros tu crées l’instrument à ton image.

Et donc après ton premier synthé classique, tu es passé à un synthé modulaire ?

Oui, au fur et à mesure des années, j’ai acheté d’autres synthés et j’ai commencé à faire des lives techno et trance. J’ai ensuite sorti mon premier vinyle, puis un album CD, puis un deuxième. Parallèlement, j’avais aussi commencé à mixer sur vinyle en soirées techno ou house. J’ai continué à produire de la musique avec mon ordinateur et un tas de plugins. Ça a petit à petit tué ma créativité et s’en est suivi une longue période de friche. J’ai alors pris le contre-pied de ça en revenant aux sources de manière radicale : le synthétiseur modulaire !

Tu composes ta musique électronique sans ordinateur. Comment tu t’y prends ?

Les quatres « cases » de Boodaman, avec le séquenceur au premier plan sur la table (© Boodaman)

Mon système modulaire est constitué de quatre « cases » remplis de modules, qui me permettent de faire la basse, plusieurs voies mélodiques et la rythmique. Avec un séquenceur, je compose et enregistre la musique sous forme d’informations et d’événements. Quand après tu appuies play (sur le séquenceur), il va alors restituer ces informations sous forme de signaux électriques élémentaires qui vont permettre aux modules du synthé de jouer telle note, de telle longueur à tel moment. La force de cette méthode, c’est qu’une fois que tu as ton modèle musical et rythmique, tu y assignes la texture de son que tu veux. Pour te donner un exemple : si tu donnes une partition à un musicien, il va l’interpréter avec son instrument. Avec le synthé modulaire, c’est comme si je lui donnais cette partition mais qu’il pouvait la jouer avec un violon, un banjo ou n’importe quel autre instrument. Avec cette forme de musique électronique, on va bosser plus sur la texture du son et sur les modulations que sur la manière de jouer. C’est aussi sa faiblesse quelque part car tu ne peux pas jouer la même chose exactement deux fois de suite.

Combien de temps ça te prend pour créer de A à Z ton morceau ?

Créer un morceau, ça peut prendre une aprèm comme plusieurs mois. Quand tu comptes le temps de monter le synthé modulaire, de l’appréhender puis d’enregistrer un morceau, ça prend du temps. Tout le travail derrière l’album « Obédiences électroniques », je dirais que ça m’a pris un total de deux ans. Après tu peux aussi très bien faire de la musique électronique moins complexe (mais de loin pas moins belle) avec un tout petit système et peu de modules, c’est ce que fait par exemple Caterina Barbieri, avec ses créations très épurées.

Parle-nous de ton album « Obédiences électroniques » qui est sorti le mois dernier.

Obédiences électroniques, le dernier album de Boodaman (© Boodaman)

Comme j’ai mon propre studio en bas de chez moi et que ça fait maintenant 30 ans que je fais de la musique, je gère moi-même tout le processus pour créer et enregistrer ma musique. Mon but, non seulement sur cet album mais aussi de manière plus générale, est de produire de la musique électronique actuelle mais comme on le faisait à l’époque (70’ & 80’), c’est-à-dire sans ordinateur pour aider à la composition et le plus souvent à la maison. J-M Jarre a composé l’album « Oxygene » dans sa cuisine par exemple. Mon dernier album, lui, est un clin d’œil à tout ce qui est nécessaire pour faire de la musique électronique. « Obédience » car c’est comme si j’étais sous le joug d’un roi électronique : c’est bien ce qu’illustre le dessin de couverture. Le graphiste qui a réalisé ce dessin, Hannes Pasqualini, est un illustrateur professionnel et design justement des modules de synthé. Je trouvais ses dessins beaux et je l’ai contacté pour qu’il fasse la cover de l’album. Le résultat est l’illustration parfaite de ma relation avec la technologie : le gars un peu geek, enfermé dans sa bulle, avec toute sorte d’objets techniques qui lui gravitent autour.

Tu as vécu à Genève, où sortais-tu quand tu étais plus jeune ?

Jeune, je suis d’abord allé à l’Éclipse, qui est encore aujourd’hui le centre de loisir des Avanchets. Je me souviens aussi être beaucoup sorti et avoir joué à l’ancien Palais des Expositions, qui était à la place de l’actuelle du parc de l’Uni Mail. C’était un grand lieu désaffecté dans lequel avaient lieu de nombreuses soirées. Il existait beaucoup d’autres lieux alternatifs à l’époque comme l’ancien squat/bar Chez Brigitte, le RDV ou encore le Labo. Dans tous ces bars, squats et salles de concerts, il y avait une atmosphère bien particulière.

Est-ce que tu penses possible de retrouver aujourd’hui cette atmosphère dans certains endroits de Genève ?

Je ne le pense pas. Déjà, à cause du climat politique actuel et que la principale différence, c’est que ces années ’85-’95 ont coïncidé avec l’arrivée de la musique électronique (Techno, House, Trance, Jungle, Big Beat) en Suisse. Il y régnait alors une sorte d’euphorie, un esprit festif et quelque peu naïf dû au fait qu’on assistait à la création de quelque chose de nouveau.

Aujourd’hui, quels sont les artistes que tu apprécies ?

Je citerais Moderat et Modeselektor, James Holden, John Hopkins, Nils Frahm ou plus « mainstream » comme Vitalic et The Chemical Brothers.

 

 

L’album « Obédiences électroniques » est sorti le 13 octobre 2018. Il est disponible sur la page Bandcamp de l’artiste. Restez au courant des activités de Boodaman via son site officiel, sa page Facebook, sa chaîne Youtube ou encore son compte Instagram !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *