“Après l’Hiver“, lumière sur le théâtre pour tout-petits

ll est encore tôt, le théâtre rue Rodo, silencieux, nous ouvre ses portes avant la première représentation de la journée, la nouvelle coproduction du Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG) avec le Théâtre L’Articule. Retour sur une immersion au coeur d’un monde associé à l’enfance, mais pas que…

Après l’Hiver“, comment penser le théâtre pour tout-petits ?
    Comment penser le théâtre pour tout-petits et saisir avec justesse, en un temps limité, ce qui permettra d’éveiller la curiosité, de stimuler l’imagination et de provoquer des émotions ? C’est l’un des nombreux défis que cristallise “Après l’Hiver“, la nouvelle coproduction du TMG avec le Théâtre L’Articule. Rencontre avec Fatna Djahra, conceptrice du spectacle, interprète et fondatrice du Théâtre L’Articule, ainsi que Christopher Noël, interprète, qui ont accepté de nous livrer certains de leurs secrets. “Après l’Hiver“, c’est avant tout la métamorphose de la chenille en papillon, une belle métaphore pour aborder avec sobriété les notions de “cycle“, de “vie“ et de “mort“, le tout sans prononcer un mot. L’idée d’un spectacle sans parole a germé dans l’esprit de Fatna Djahra en 2014, alors qu’elle découvrait la réalité des camps à Calais. Pouvoir offrir à ces familles, à ces enfants quelque chose de beau était primordial. Dès lors, penser l’accessibilité au théâtre par-delà le langage est devenu une urgence ; l’investissement de toute l’équipe de création a permis la substitution d’un langage qui passe par le partage d’une expérience commune à la parole. La musique agit alors tel un fil conducteur qui tisse la trame du spectacle où Les quatre saisons de Vivaldi entament un dialogue avec les compositions de Julien Israelian.
    Pour Fatna Djahra, “Après l’Hiver“ marque un tournant dans sa conception théâtrale. Si le papier demeure son médium de prédilection, elle se détache pourtant du livre en 3D, appelé aussi “livre pop-up“, pour lui préférer le déploiement d’une installation d’un genre nouveau. L’une des particularités du spectacle est sa complète autonomie. Pendant près de trente minutes, l’on assiste à une véritable performance des interprètes qui créent une partie des décors en direct à partir d’encre, d’eau, d’huile et d’air. Sur scène, ils peignent, sprayent des fleurs en transparence sur six panneaux qui s’illuminent au gré de l’histoire, créant ainsi un paysage évolutif avec une poésie dont l’on ne saurait se lasser. Le rythme constant et la précision des mouvements participent d’une impressionnante fluidité ; l’on oublierait presque qu’ils sont seuls sur scène. Une pièce ingénieuse qui a nécessité un travail de longue haleine.

Le tout jeune public est très exigeant, sans doute le plus exigeant avec les adolescents ; cinq minutes suffisent à savoir si le spectacle fonctionne. Si ce n’est pas le cas, les petits se lèvent et s’en vont. [rires]

    Il s’agit donc de concevoir pour et surtout, avec les enfants. De nombreuses résidences lors du processus de création permettent de tester la réception auprès d’un public d’adultes et d’enfants. Les multiples retours et impressions permettent d’ajuster, de réajuster le travail en cours. Lors d’une semaine de résidence à Château Rouge, chaque matin des classes de maternelles se sont succédées pour assister au spectacle, et ainsi participer à son élaboration. Le mot d’ordre est la simplicité.

Si cela ne fonctionne pas, cela signifie que l’on a manqué de clarté. La forme doit être au service du sens.

Une remise en question permanente qui requiert patience et humilité. S’il est vrai qu’il n’est pas toujours évident de cerner avec exactitude l’âge minimal requis pour assister à une représentation, tant l’évolution d’un enfant dépend de multiples facteurs, il existe une réelle préoccupation en terme d’accompagnement des plus jeunes jusque sur scène. La mise en place d’ateliers de Philosophie pourrait être l’occasion de discuter, d’interroger les différentes notions soulevées par la pièce : naître, grandir, évoluer, se transformer, vivre et mourir. Si le théâtre des marionnettes demeure associé à l’enfance, il convient de souligner qu’il est également destiné aux adultes. La marionnette étant un objet mort animé, naît une réelle participation des spectateurs qui acceptent, à l’image du pacte fictionnel en littérature, de prêter vie à ces objets le temps du spectacle. L’imagination étant très sollicitée, il devient possible pour tout un chacun de s’immerger dans un monde qui lui appartient. Et la magie opère…

Les débuts du TMG
    Le Théâtre des Marionnettes de Genève, c’est avant tout une histoire fascinante. Avant de prendre ses quartiers à la rue Rodo, en 1984, le théâtre revêtait une toute autre forme. Il convient alors de remonter en 1929, date à laquelle fut fondée la compagnie “Les Petits tréteaux“, par Marcelle Moynier. Intéressée par la technique des marionnettes à fils, qu’elle découvre en assistant à un spectacle donné par la troupe italienne “I piccoli“, elle décide de se former en autodidacte. Et cela fonctionne. La qualité de ses spectacles lui permet d’accéder à l’Exposition universelle de Paris, en 1937, puis de s’installer en vieille-ville, dès 1940, dans le salon d’un hôtel particulier rue Constantin. Depuis, le TMG a vu se succéder à sa tête Nicole Chevallier, en tant que co-directrice dès 1975, puis John Lewandoski, Guy Jutard et enfin, Isabelle Matter, l’actuelle directrice depuis 2015. Autant de personnalités qui ont contribué au rayonnement du théâtre et à son ouverture, tant sur un plan esthétique que technique. Le parcours de l’institution a donné lieu à une exposition : Le fil d’une passion qui retrace ses périodes phares. Jusqu’en décembre, il sera possible d’admirer les quelques 70 marionnettes exposées au sein de l’espace Quartier Libre des Sig.

L’ère Isabelle Matter
    À la suite de ses études en Sociologie, Isabelle Matter se passionne pour les marionnettes qu’elle apprend à confectionner. Après avoir croisé les chemins de Philippe Genty et Émilie Valantin, elle se lance dans le théâtre des marionnettes. Elle fonde alors sa compagnie, composée également de comédiens ; un mélange qui reflète un intérêt majeur pour la diversité. D’ailleurs, c’est en ce terme qu’Isabelle Matter tient à envisager le Théâtre des Marionnettes de Genève qu’elle dirige depuis maintenant deux ans. À ce jour, l’institution constitue l’une des rares scènes européennes consacrées à la création de marionnettes. Le théâtre, intégré à l’ancien bâtiment de l’École Hugo-de-Senger, s’étend, tel un dédale, sur plusieurs étages. Une porte insoupçonnée conduit à l’atelier, en ce moment occupé par Matthias Brügger qui travaille sur les protagonistes de l’une des deux créations annuelles : Les Petits cochons 3, le retour. Depuis les débuts du TMG, ce ne sont pas moins de 1072 marionnettes répertoriées qui ont vues le jour, chacune devenant ainsi témoin d’une histoire en constante évolution. Dans le fonds d’archives, l’on trouve des marionnettes à fil, à tringles, à tiges, à gaine, mais également des marionnettes de table. Une impressionnante collection qui ne cesse de s’agrandir. Si la recherche de nouvelles formes devient essentielle, elle n’en est pas moins exigeante. Le TMG propose des spectacles éclectiques d’une surprenante richesse : la saison 2017-2018 sera l’occasion de découvrir notamment du théâtre d’argile, avec le spectacle Nao Nao (Cie Le Vent des Forges), mais également du théâtre d’objets avec M. Jules, l’épopée stellaire (Cie Les Philosophes Barbares).
    La directrice contribue à faire du TMG un espace propice aux rencontres entre les artistes et le public, une maison où il règne une certaine effusion créatrice. C’est d’ailleurs avec un soin particulier que l’accompagnement des spectateurs est pensé. De “L’Amorce“ – des bords de scène consacrés au dialogue avec les scolaires–, aux ateliers proposés en marge des spectacles, l’échange, la transmission et l’apprentissage occupent une place de choix. 

À l’affiche au TMG jusqu’au 12 novembre, “Après l’Hiver“ est à découvrir absolument !

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