Le cinéma selon Black Movie: Retour sur l’édition 2019

Victory Day (Sergei Loznitsa, 2018)

Du 18 au 27 janvier, Black Movie célébrait sa vingtième édition. Symbolique du nombre oblige, il est tentant de voir la programmation de cette édition anniversaire comme une synthèse réflexive sur l’identité de ce singulier festival. Aussi, pour rendre compte de la sélection de cette édition spéciale, un retour sur le travail curatoriel assumé par les deux directrices du festival, Kate Reidy et Maria Watzlawick, s’imposait. Quelle idée du cinéma leur direction défend-t-elle? Réponse en trois points et six films.

Fidélité

Section phare du festival, À suivre… condense la conception du cinéma autour de laquelle Black Movie s’articule. On y retrouve d’année en année les dernières œuvres en date de cinéastes chers•ères aux directrices. Ce geste de fidélité confère une épaisseur temporelle particulière à la vision du cinéma défendue par Kate Reidy et Maria Watzlawick : il permet de mesurer le rythme à travers lequel l’œuvre d’un•e cinéaste s’élabore, au gré de ses présences et absences de la programmation. Une familiarité se noue ainsi entre le public et l’œuvre de ces cinéastes ; chaque édition est l’occasion de retrouvailles. Cette année, Victory Day (Sergei Loznitsa, 2018) et Season of the Devil (Lav Diaz, 2018) se sont imposés comme les temps forts de la section.

Le premier relate la journée de commémoration de la victoire de l’armée soviétique sur l’Allemagne nazie au Treptower Park à Berlin. Dans ce documentaire immersif, le cinéaste ukrainien filme la foule réunie pour rendre hommage aux soldats soviétiques, arborant uniformes et drapeaux de l’URSS. Concentré dans l’espace et le temps, le film s’intéresse aux différents moments qui rythment cette journée de commémoration, des parades militaires aux chants patriotiques entonnés par les participant•e•s. Attentif  à l’iconographie et la rhétorique qui alimentent cette journée de commémoration, Loznitsa montre comment celle-ci est mise au service d’une représentation nostalgique de l’URSS, empreinte de nationalisme. En donnant à voir la façon dont un groupe récupère un événement historique pour l’investir de significations particulières, Victory Day livre une réflexion passionnante sur la fabrique de l’Histoire, destinée à éclairer le présent.

Lav Diaz’s SEASON OF THE DEVIL – Trailer from Richard Lormand on Vimeo.

Si le contemporain ne s’expose que mieux à travers la façon dont il mobilise le passé, alors Season of the Devil est un film révélateur. En effet, cette œuvre propose une médiation sur la dictature de Marcos d’autant plus douloureuse qu’elle vise à éclairer la résurgence des nationalismes dont notre époque est le témoin. La genèse du film remonte au séjour de Lav Diaz au Radcliff-Harvard Film Study Center en 2016. Témoin de l’élection de Trump, le réalisateur philippin décide d’y réagir par un long-métrage. Celui-ci vise à raviver par le cinéma un dialogue sur l’impératif démocratique que le réalisateur estime délaissé par les artistes. Durant près de quatre heures, ce film aux dialogues chantés relate les exactions commises par une organisation paramilitaire dans un village philippin. D’un poète dont la femme a disparu nous suivons la trace. En quête de son épouse, celui-ci se heure à la cruauté et au cynisme du régime qu’il oppose. La lenteur du rythme met d’autant mieux en évidence l’horreur des sévices perpétrés par les gardiens de la dictature. Esthétiquement sublime, relevé par une photographie noir et blanc tout en contrastes, Season of the Devil est traversé d’une douleur sourde: celle d’un regard qui se tourne vers les atrocités du passé sans trouver de réconfort dans l’incertitude du présent.

Where I Grow Old (Marília Rocha, 2016)

Confiance

Prolongeant la section À suivre…, la section Carte blanche à suivre… proposait une série de films sélectionnés par certain•e•s des cinéastes chéri•e•s du festival. Voilà un autre geste qui raconte Black Movie : la confiance. Ouvrir la programmation aux choix de cinéastes aimé•e•s en leur octroyant carte blanche constitue non seulement un gage d’estime, mais apporte également un éclairage inédit sur l’univers esthétique de ceux•celles-ci. En révélant les goûts, influences et inspirations de ces réalisateurs•rices, il s’agit de donner à voir ce qui façonne leur cinéma. Deux joyaux ressortent de la section : Where I Grow Old (Marília Rocha, 2016) et La marque du tueur (Seijun Suzuki, 1967), respectivement choisis par les cinéastes Anocha Suwichakornpong et Pen-ek Ratanaruang. Le premier relate les retrouvailles de deux amies, Teresa et Francisca, à Belo Horizonte. L’une vient de quitter Lisbonne pour s’installer au Brésil ; l’autre, qui y réside depuis plusieurs années, envisage de retourner au Portugal. Le film suit ces deux protagonistes dans le quotidien qu’elles partagent provisoirement, rythmé par les mouvements qui animent leurs discussions, les visites de leurs amis, leurs sorties en ville, etc. Sous la caméra de Marília Rocha, la vie quotidienne devient une scène d’improvisation constante, ouverte à l’inattendu. Allongée aux côtés d’un ami, alors qu’elle ne semble pas prête de quitter son lit, Francisa change tout à coup d’avis pour accompagner son compagnon rendre visite à sa mère; étendue sur une pelouse comme si elle ne faisait qu’une avec la terre, Teresa fait soudainement mine de se laisser rouler jusque dans les eaux d’un étang; soudain, autre surprise, Francisca décide de quitter Belo Horizonte pour de bon. La vie des deux amies doit dès lors se réinventer. Cette délicate attention aux différents rythmes qui font et défont le quotidien constitue la saveur de Where I Grow Old, film empreint d’une douceur rare.

En revanche, ce sont des rythmes d’un tout autre ordre qui se déploient à travers La marque du tueur, film noir dont le caractère expérimental valut à son réalisateur d’être licencié de la célèbre compagnie de production Nikkatsu. Alors que celle-ci avait fait du film de gangster sa marque de fabrique, le film de Seijun Suzuki transforme les conventions du genre en un territoire d’explorations formelles qui devaient être bien peu en phase avec les attentes de Nikkatsu. Tout est affaire de rapidité dans cet étonnant thriller qui raconte la chute d’un tueur à gage. Numéro trois dans la hiérarchie de sa profession, celui-ci voit sa vie basculer le jour où il manque une de ses cibles : un papillon s’était posé sur le canon de son fusil, obstruant le viseur. Dès lors, il devient la cible du numéro un des tueurs à gage, qui décide de faire de sa vie un enfer avant de lui assener le coup fatal. Une tension constante traverse cette œuvre à la temporalité éclatée, dont l’inventivité formelle, le montage haché et l’usage du jump cut ne manquèrent pas de faire école.

Historicité

Dernier geste qui sous-tend la vision du cinéma soutenue par Black Movie : historiciser. Dans le cadre du festival, le cinéma est rendu à son épaisseur historique: l’émergence du nouveau est toujours encadrée par une exploration du passé qui le sous-tend. C’était le cas une nouvelle fois cette année, notamment à travers la rétrospective consacrée à Kōji Wakamatsu, enfant terrible du cinéma nippon, venu à la réalisation après avoir fait ses armes dans le milieu des yakuza. Celle-ci visait à accompagner Dare to Stop Us (Kazuya Shiraishi, 2018), consacré à l’âge d’or de la maison de production Wakamatsu. Ce film aux allures de biopic retrace la vie et le travail du réalisateur japonnais dans le Tokyo des années 1970 à partir de la perspective de son assistante réalisatrice. Si, de par sa réalisation hésitante, Dare to Stop Us peine à convaincre, le film de Shiraishi offrait néanmoins une contextualisation bienvenue aux trois films de Wakamatsu proposés lors de la rétrospective. On y voit en effet la frénésie avec laquelle le cinéaste et son équipe enchaînaient les tournages de films, réalisés avec des moyens économiques parfois très limités. La rétrospective permettait notamment de voir L’extase des anges(1972), film culte où érotisme et activisme politique font bon ménage. On y suit la déconfiture de cellules révolutionnaires d’obédience marxiste, ravagées par des dissidences suite à l’échec d’un attentat. À l’issue de ce parcours déroutant, la sexualité se dessine comme l’une des dernières voies d’action possibles: les personnages du film s’adonnent au plaisir de la chair tout en commentant l’échec de leur action révolutionnaire. C’est le même esprit, parfois qualifié d’anarcho-érotique, qui infuse les nombreux autres films réalisés par Wakamatsu à l’aube des années 1970: tous manifestent le même désir d’inventer un cinéma radical autant par sa politique que par sa poétique. N’est-ce pas précisément la continuelle réinvention d’un tel cinéma que Black Movie nous permet de suivre depuis vingt ans?

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