CCÉLINE, musiques électroniques et émancipations

Elle a mixé lors de la soirée Trap Love qu’EPIC-Magazine a co-programmé avec le festival Black Movie. Vous l’avez peut-être vue mixer en club à Genève ou à Lausanne, ou ailleurs sur l’Arc lémanique… CCÉLINE revient sur ses activités d’artiste et sur son engagement en Suisse romande pour la culture alternative dans un question-réponse des plus riches !

Raconte nous ton rapport à la musique, comment ça a commencé. Et comment en es-tu arrivée au mix ? Ça fait combien de temps ?


J’ai toujours beaucoup écouté de musique et je me suis rapidement mise à aider dans des salles de concerts que je fréquentais, plutôt du côté du bar et des entrées pour ensuite m’investir dans l’administration culturelle, plutôt non-institutionnelle. Et puis, quelques années en arrière, il y a eu, à titre individuel et collectif, une prise de conscience que la scène musicale électronique était surtout l’apanage des hommes. En lien avec ce déclic, j’ai commencé à jouer et à me réapproprier la musique que j’écoutais. L’apprentissage du djing fut une continuation de tous les savoirs et pratiques que j’avais pu expérimenter jusque-là dans le domaine de la musique et ça a été très libérateur.


Et en fait, CCÉLINE, s’il faut la ranger dans un style, elle mixe quoi comme sons ?


Ne me rangez surtout pas! En tout cas moi je n’y parviens pas et je ne le souhaite pas. Mais on pourrait dire que je creuse principalement dans la musique électronique contemporaine!


D’où viens-tu ? Et quel est ton lien avec Genève ?


Je viens de Suisse romande et je vis actuellement dans la Riviera vaudoise, dans un petit village près du lac Léman. Genève, c’est d’abord des potes genevois·e·s, qui organisent des concerts, des soirées, qui défendent la scène alternative dans leur ville d’une façon qui m’a touchée. Et ces derniers temps, c’est l’endroit où je suis le plus souvent invitée à jouer. Peut-être parce que les lieux qui reconnaissent la culture club et électronique hors des circuits de masse y sont plus nombreux qu’à Lausanne?


La scène musicale romande, comment as-tu pu l’explorer jusqu’à présent ? Qu’en penses-tu ? Quelle est la ville qui t’a surprise ?


La scène musicale romande est passablement riche! J’ai eu la chance de jouer dans beaucoup d’endroits différents, mais je l’ai surtout explorée d’abord en organisant des événements avec les copains et copines, parce qu’on trouvait pas vraiment notre compte dans les lieux officiels, et être consommateur·ice·s d’une soirée ne nous suffisait pas. C’est comme cela que je me suis retrouvée à m’investir dans le collectif « Où êtes-vous toutes? », qui nous a permis d’expérimenter dans l’organisation de soirées et qui m’a personnellement beaucoup forgée.

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Mais la scène locale est très limitée à la fois par des contraintes internes et externes. Externes notamment parce que la suisse romande ne reconnaît pas la musique électronique comme culture à part entière, par exemple en comparaison à Zürich, dont la musique techno est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui laisse forcément plus de place à cette culture et pas que dans des contextes commerciaux. La faire exister en Suisse romande, et notamment par le DJing, c’est plus compliqué. Internes parce qu’il y a beaucoup de compétitivité dans le milieu, qui le scinde plutôt que de l’unir et le rendre plus fort, notamment face aux politiques. Je trouve qu’à ce niveau, vu d’ici, certain·e·s genevois·e·s savent mieux se rassembler sous une même volonté. Il me semble qu’un nombre plus important d’acteur·ice·s de la scène culturelle ont su transposer et adapter les théories et revendications acquises quelques décennies auparavant, lorsque la scène alternative genevoise était à son apogée. Il y a une force collective, qui passe notamment par la musique et le clubbing qui nous a souvent inspiré·e·s pour des projets à Lausanne.


Ton truc c’est la musique club ? Les DJ set purs et durs ou la production ?


C’est vrai que je suis très orientée musique club… quand je mixe en club. C’est dans ce registre que j’ai beaucoup puisé lorsque j’ai commencé à jouer, mais il ne me satisfait pas toujours sur tous les plans, et c’est probablement la raison pour laquelle je la confronte à d’autres genres musicaux. Pour le moment, je joue des sets où je ne fais entendre que la musique des autres, notamment celle des personnes que je connais, ou que nous sortons avec le label « CAF? ». La production me fait très envie, mais c’est une porte que je n’ai pas encore ouverte.



Doucement mais sûrement, on commence à voir s’affirmer la scène féminine au niveau du djaying en Suisse romande. Qu’en penses-tu ? Est-ce que ça te semble important de revendiquer le fait d’être une femme derrière ses platines ou pour toi il n’y a pas besoin de le revendiquer particulièrement ?


Je dirais que c’est surtout les acteur·ice·s de la scène qui laissent enfin à nouveau la place aux femmes. Il y a toujours eu des femmes musiciennes et DJ, mais selon moi, pour utiliser un euphémisme, elles ont été très peu visibilisées selon les périodes et encore plus dans la musique électronique. En tant que femme DJ, je rends présentement mon identité de genre visible, et je pense qu’il est essentiel d’adresser spécifiquement les inégalités que chaque personne ou groupe de personnes minorisé peut subir en accédant à une pratique. Cependant, je ne souhaite pas que mon identité de genre soit la seule définition que l’on fait de mes projets ou un prétexte pour m’inviter à jouer.

Pour sûr, il s’agit d’une période où l’on thématise beaucoup les questions de genre (par exemple par des noms et concepts d’événements) et c’est important que ce soit le cas, notamment par des rassemblements nécessaires dans un monde inégalitaire, qui apportent également une superbe pluralité aux scènes musicales. Mais à parler de genre avec des musiciennes, on oublie parfois de parler de musique avec elles. Aussi, il me semble, en plus de ce qui est visible sur scène, au-delà de programmer des personnes qui ne sont pas des hommes cis, le plus important est de déconstruire avant tout les rapports de pouvoirs à l’interne des structures culturelles.


On dit souvent qu’il est dur de se mettre à mixer. Qu’est-ce que tu conseilles aux jeunes qui souhaitent débuter ? Matos ? Techniques ? Et où se rendre en Suisse romande pour s’initier à tout ça avec des professionnel.les ?


Ce que je trouve difficile, c’est de se sentir légitime de se mettre à mixer, et plus spécifiquement en tant que femme, et aussi en tant que non-musicienne. Apprendre à jouer est un long et complexe travail d’apprentissage technique, mais il n’est rien en comparaison au fait de se permettre de toucher au matériel auquel personne ne m’a donné accès jusque-là, et encore plus quand il faut le faire devant d’autres personnes. Comme beaucoup de mes potes, j’ai toujours écouté de la musique, je l’ai beaucoup collectionnée, mais je ne me suis jamais dit que je pourrais la partager publiquement, ou faire danser les gens avec ça. Jusqu’à ce qu’une copine m’y encourage et me donne accès au matériel nécessaire à mon initiation.

Des hommes m’avaient déjà incitée à me lancer, mais devant eux je n’ai pas osé, comme je n’ai jamais osé, étant adolescente, les accompagner faire du skateboard alors que j’en avais terriblement envie. Si je devais donner un conseil, je dirais: trouvez une personne de confiance qui joue déjà, qui a éventuellement un peu de matériel (même un simple ordinateur et/ou des contrôleurs), essayez de toucher les boutons dans un espace où vous vous sentez à l’aise, testez, faites comme vous le sentez.

Concernant la technique, pour moi elle est propre à chacun·e. Pour les personnes qui n’ont pas accès à ce type de matériel, il y a de plus en plus des ateliers et entraînements, notamment en mixité choisie. Il se trouve d’ailleurs que j’ai été plusieurs fois invitée à en donner récemment. Je n’ai pas vraiment la prétention d’apprendre à d’autres à mixer, par contre, je trouve pertinent de contribuer à créer des espaces spécifiques qui donnent accès à du matériel et des pratiques à des personnes qui ne peuvent pas ou moins facilement le faire autrement.


Où as-tu eu l’occasion de mixer, quelle teuf était la plus folle, ou quel évènement t’a paru le plus intéressant pour ta carrière de djette ?


J’ai eu la chance de jouer dans beaucoup d’endroits très différents. Mes meilleurs souvenirs sont liées à des soirées dans des squats ou des lieux de vie et de fête non-officiels et autogérés, à Genève comme à Lausanne, comme ailleurs. C’est certainement dû au fait qu’il s’agit d’espaces politisés: les gens sont accueillis avec précaution, des recommandations de bienveillance sont données à l’entrée, il y a parfois un espace en non-mixité, des boissons à prix libre, pas de surveillance ou de contrôle sous couvert de « sécurité », mais un investissement collectif à ce que chaque personne se sente à l’aise et respectée. Au-delà d’un lieu de fête, de rencontre et de diffusion de musique, il s’agit de vrais espaces de revendications pensés en conséquence et c’est dans ce genre d’endroits que je me sens le mieux pour jouer.

CCÉLINE mixera le 7.03.2020 prochain en b2b avec artmaillé au Romandie, pour « Intenta Release Party ».

Elle sera également au Prémices Festival au Bourg à Lausanne le 14 mars prochain !

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