Julia Batinova : Wild Women 100% spoil-free

J’ai trois raisons de me réjouir de rencontrer la Batinova. La première, je vous la dit pas. La deuxième, c’est qu’elle est comme un monument : vous en connaissez beaucoup, vous, des actrices qui ont fait leurs colos dans la Russie soviétique ? La troisième, c’est que les planches de 2017 lui déroulent de nombreux rôles, des rôles souvent tendus, alors je veux la voir diriger une troupe de Wild Women.

Elle rit. Je crois que 2017, c’était mon année : Vincent Bonillo m’a proposé, pour Doxa rouge, le rôle d’une femme lucide, plutôt bien installée sur le plan matériel, mais qui a une quête à mener. Elle se bat contre le mépris des hommes de son milieu et pour sa dignité. J’ai adoré ce rôle. Le deuxième, May, dans Fool for Love, c’était tout à fait autre chose : une nana qui essaie de se rendre heureuse dans un contexte complètement toxique. J’avais aussi deux autres projets : une pièce sur Lénine avec Dominique Ziegler, et Le Procès de Kafka avec Daniel Wolf à l’Alchimic, mais j’ai dû y renoncer malheureusement (on verra pourquoi. NdR.)

Des rôles toxiques, tragiques… pourtant, tu es drôlement enjouée comme personne. Pourquoi on te donne des rôles comme ceux-là ?

Je sais pas : peut-être qu’on aime me voir pleurer ? Rires. Mais j’ai aussi joué des rôles comiques : j’étais un petit roi dans Yvonne, princesse de Bourgogne. Une peste, ce roi : un vrai gamin !

Et est-ce que tu es wild ?

Ouais… un peu, mais pas trop quand-même. Je suis surtout très terre à terre en fait. Mon vécu soviétique m’a appris très tôt à avoir les pieds bien ancrés !

Est-ce qu’il t’arrive d’avoir le blues ?

Oui, bien sûr. Beaucoup. Je suis très sensible, très drama queen même parfois. Quand quelque chose me touche, ça prend vite des proportions très importantes. Après, je suis très russe en un sens : je vis les sentiments à fond. Quand je ris, je ris fort, et quand je pleure, je chiale vraiment.

Ça te va que je t’appelle la Batinova ? Tu as un nom qui sonne tellement bien en mode diva ! On t’a déjà appelée comme ça ?

Elle rit. Non, mais une copine me dit que c’est fini l’époque Brigitte Bardot et qu’il faudrait entrer dans l’ère Julia Batinova. Mais elle rigole, évidemment. Je me rends pas compte… tu trouves que mon nom est beau ?

Oui, très. Ça sonne bien je trouve : il y a eu la Callas, la Maillan, et d’autres, et maintenant, on aurait la Batinova. On essaie de créer le label ?

Elle rit. Oh là là… Oui : je suis la star du village ! Rires.

(c) Jeff Vercasson

Bon alors super, on le fait ! ça va ? T’arrives d’où là ?

J’arrive de chez moi : j’ai fait quelques mails – j’arrête pas en ce moment : je fais la com’, l’administration, la compta, je fais tout – puis j’ai pris le vélo pour venir, et me voilà.

Et si je t’avais rencontrée au moment où tu sortais du dernier truc qui t’a passionnée, tu m’aurais répondu quoi ?

Ah ben… si c’était à Naples, ça aurait été à la sortie du musée archéologique, où on pouvait voir des mosaïques de Pompei, des mosaïques érotiques. C’était d’une beauté ! Sinon, dernièrement, je suis allé voir Faute d’amour, le dernier film de Andreï Zviaguintsev, qui m’a bouleversée. J’ai mis un texte de Schopenauer sur le dépliant, qui dit qu’on a besoin de l’amour comme moteur… Eh bien c’est un film absolument sublime qui raconte un monde sans amour, et quels dégâts ça crée. C’est pas du tout dans un registre naïf : c’est social, et spirituel aussi.

Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’obsède en ce moment ?

Mmh… je peux être assez obsessionnelle, oui. Tout le mois de septembre, je voulais voyager, partir. Pour la pièce, par exemple, il y a des traces au sol, des repères pour la scénographie. Alors on les efface en jouant, et moi je m’obstine à les refaire, et à en rajouter. Je peux même être un peu chiante en fait, ou jusqu’au-boutiste, quand je veux quelque chose. Parfois, je ne sais même pas pourquoi je le veux, mais c’est instinctif : si ça me travaille, il faut que je le fasse.

Est-ce qu’être artiste, c’est donner corps à ses obsessions ?

Être artiste, pour moi, c’est surtout laisser sa part à l’imprévu. Il y a toujours un élément qui nous échappe complètement, qui nous dépasse même, et qu’il faut souhaiter ou invoquer. Ça m’arrive de voir des travaux qui sont vraiment bien faits, de très bons produits, mais que tu sens trop maitrisés. Je crois qu’il faut que quelque chose nous échappe, soit plus grand. Nous, on est tellement petits… On pose l’acte créatif, mais c’est tout. On ne peut pas posséder ce qu’on fait.

Cette part laissée à l’imprévu, c’est plus jouable au Galpon que dans d’autres théâtres ?

Eh bien chaque théâtre a sa ligne artistique, et le Galpon, c’est un peu sauvage. Elle rit. Ça j’aime bien !

Est-ce que tu as découvert quelque chose d’étonnant en travaillant sur cette pièce ?

Oui : Wild Women don’t Have the Blues, tu vas voir. Dans les années 1920, 1930, il y avait des femmes qui chantaient le blues, qui écrivaient leurs textes et composaient leurs musiques : de vraies artistes. Mais les hommes considéraient que c’était de la chansonnette. Elles n’avaient pas accès à certaines scènes, par exemple, et elles ne pouvaient pas enregistrer. Et du coup, Ida Cox, qui a écrit cette chanson, a été une des premières à enregistrer ! Et les paroles, ça y va hein, c’est du genre : « Il t’a quittée, et alors ? C’est rien qu’un homme ! » Bon, ça me fait sourire cette histoire, parce qu’il n’y a pas beaucoup de femmes metteuses en scène au théâtre, et quand il y en a, ou quand tu dis que tu vas monter une pièce, tu peux entendre quelques commentaires un peu dénigrants…

Bon, on va entrer dans le vif du sujet : ta pièce, Wild Women don’t have the Blues. Mais pour faire une interview 100% spoil-free, je voudrais savoir : tu as des allergies ou des intolérances ?

Que dalle !

Comment tu fais pour pas en avoir ?

En fait, j’en ai eu une : au lys. Je pouvais pas approcher un lys sans gonfler, c’était horrible. Puis, un jour, je suis arrivée à la Printanière, il y avait un immense bouquet de lys. J’ai dit que je ne pouvais pas entrer, que j’allais mourir et tout. Le gars m’a regardé comme ça et il m’a dit que c’était un faux bouquet… Eh bien depuis ce jour, je n’ai plus été allergique ! C’était complètement psychosomatique !

(c) Elisa Murcia-Artengo

Couleurs, lumières, paillettes. En m’asseyant dans les gradins du Galpon, j’ai eu l’impression – peut-être fausse – que quelque chose dans la pièce allait focaliser sur le public. A cause des spots et de l’installation lumineuse en fond de scène, orientés vers les gradins. Et puis, l’impression s’est confirmée : elles s’adressent souvent à moi, ou au public, ces femmes sauvages, comme pour me prendre à parti…

Jonas Buhler a été inspiré par un imprévu : la lumière qui se reflète dans les miroirs. En voyant ça, il a été très emballé pour l’utiliser, et vu qu’il y a cette scène avec l’accident, il m’a proposé d’installer des projos là, et là. Je trouve que c’est un travail magnifique, on ne pouvait pas espérer mieux ! Il a fait quelque chose de très lumineux, mais aussi de très sombre parfois.

On se trouve où dans ta pièce ?

La scène d’ouverture montre un chemin, une route, qu’on cherche, parfois dans le brouillard. C’est un peu la métaphore d’un cul de sac, avec un accident… Parfois, on n’arrive pas à dire ce qu’on voudrait, ou alors on a trop à dire. Je voulais montrer ces choses, déliées, mais qui ont un lien les unes avec les autres. Il y a aussi tout ce qu’on cache… on ne dit pas quand on attend l’amour, par exemple, parce qu’on a peur d’être ringard. Et pourtant, c’est normal : l’amour, c’est beau.

Il y a comme une suite de performances d’artistes dans la pièce. Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a ravie durant les répétitions ou les premières représentations ?

Oui. Pour cette pièce, je voulais qu’il y ait une ambiance onirique, ou cauchemardesque. Quand j’ai commencé à travailler dessus avec les filles, je leur ai demandé de montrer les signes d’un pleur. Toutes ont mis leur tête dans les mains et se sont mises à respirer comme si elle pleuraient. C’était tellement beau ! C’était exactement cauchemardesque. C’était entre le rire et le pleur, je n’arrivais pas à savoir, c’était dingue. Je ne sais même plus pourquoi je n’ai pas gardé cette scène…

Ou bien il y a eu quand Sasha a lu une chanson de Françoise Hardy : « On nous voit partout, c’est vrai, tous les deux, et l’on dit de nous qu’on est très heureux. Mais toi, tu n’as qu’un mot à dire (…) pour me faire venir si tu m’aimes encore… » C’est pas parce qu’elle est une petite fille qu’elle n’a pas de réflexion sur l’amour et les sentiments, ou sur les chagrins d’amour… Elle en a eu aussi. Ça m’a bouleversée.

Pourquoi ce titre : Wild Women don’t have the Blues ?

Au long des préparatifs, il y a eu plusieurs titres, puis celui-ci s’est imposé comme une évidence. Je trouve que les filles autour de moi, mes copines, ou les femmes, souvent, ont une façon de parler du sentiment amoureux comme si tout allait bien, mais quand tu creuses, c’est le désastre. Ou alors elles peuvent marcher sur les autres pour avoir un mec, ou te voler le tien… C’est beaucoup plus sauvage que ce que les hommes peuvent croire. C’est pour le côté wild. Et puis aussi, on a le blues, mais comme le dit Marina Tsvetaïeva dans Le poème de la fin : « Dans nos fratries d’errants pêcheurs — Nuls pleurs, on rit ! On boit — nuls pleurs ! Chaleur du sang Qu’on paie — nuls pleurs ! » Tu sais, on dit « Boys don’t cry », mais nous les filles aussi, on porte ça. Alors ce titre, avec les femmes qui n’ont pas le blues, c’est une manière de dire qu’on surmonte nos peines, ou qu’on les cache : « j’ai pas le blues, hein, ça va bien ! Oui oui… »

Est-ce que tu as choisi des actrices wild pour ta pièce ? Comment tu les as choisies ?

Ah ! C’est une chouette question. D’abord, il fallait des femmes de différents âges, parce que dans la vie, on change, et il y a des choses qu’on ne peut pas dire à n’importe quel âge.

Je voulais travailler avec Anna Pieri, qui est une actrice tellement inventive : courageuse, sauvage, belle, heureuse… elle ne se regarde pas, elle prend des rôles comme on prend une vague. C’est un feu d’artifice, c’est : wouahou ! Moi, je ne suis pas comme ça, je suis beaucoup plus lente comme actrice, alors je voulais travailler avec elle.

Je voulais aussi une grande actrice, et j’avais vu Christine Berthier dans une pièce très rock’n’roll à Lausanne. Elle était géniale ! Pour moi, le Cantique des cantiques est un texte des plus sublimes : tellement érotique, tellement simple aussi quelque part. Mais qui demande une certaine maturité. C’est comme si tout le monde ne pouvait pas le dire, tu vois ? Et un jour, j’ai fait un essai avec elle, avec Christine, et elle l’a porté d’une manière vraiment incroyable ! Elle est magnifique.

Noémie Griess, je l’avais vue à la Parfumerie et elle joue dans un groupe qui s’appelle les Nibardes. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui a un rapport à la scène comme elle ! La scène lui appartient : elle n’a absolument aucune peur, et elle est hilarante ! Quand elle dit une chanson que tout le monde connaît, qui raconte une histoire tragique, j’adore sa façon de presque le rapper à la fin.

Kayije Kagame, je ne la connaissais pas. On s’était croisée sur le tournage d’un clip pour le chanteur Shaka. Quand je l’ai vue arriver, j’ai passé mon temps à la mater, presque : elle a une telle présence, c’est comme une apparition. Mais je ne l’avais jamais vue jouer. Je l’ai prise pour son aura. Et après, j’ai appris qu’elle avait joué avec Bob Wilson à New-York, un immense metteur en scène ! J’étais contente d’avoir eu du flair ! Elle rit. En plus, elle a un texte assez difficile, de Beckett, qu’elle joue très bien, et je pense qu’elle était la seule à vouloir le travailler.

J’avais aussi envie de travailler avec d’autres, Patricia Mollet-Mercier, par exemple, mais elle avait un autre spectacle dans les mêmes dates, alors ça ne s’est pas fait.

Est-ce que c’était une évidence pour toi de jouer aussi ?

Ecoute, au début, je voulais faire un rôle muet, et puis ça a évolué. Mais je reste un peu en retrait, sur les bords de la scène… Et puis il y a la petite fille !

Ah oui ! Elle chante magnifiquement bien ! Elle joue tous les soirs ?

Non. Il y a trois filles qui jouent le rôle de la petite : Sasha Gravat Harsh, que tu as vue vendredi, à qui je souhaite qu’elle continue à développer son immense potentiel, et Line et Félicia Roth, qui ont fait un peu de théâtre. Je voulais leur proposer une expérience comme celle-ci. J’aime beaucoup ce qu’elles apportent à la pièce.

Comment on monte une pièce comme celle-ci : intense, drôle, grinçante, rock ? J’imagine des répétitions à huis-clos dans cette grande salle noire, et la Batinova puisant dans le jeu des actrices les caractères de ses personnages. Peut-être même que la pièce n’a pas été écrite d’avance, qu’elle s’est écrite durant les répétitions, en suivant des ramifications explorées par les actrices ?

Exactement ! Les actrices ont proposé plusieurs scènes, elles ont été super inventives, j’ai adoré ça. Elles ont été fortes aussi. Les acteurs sont des drôles de bêtes un peu, je n’aime pas l’idée de les contraindre : il faut les accompagner pour qu’ils se développent, qu’ils mélangent leurs couleurs. Et aussi, la pièce a beaucoup évolué : je la portais depuis trois ans. Pour te donner un exemple, j’avais demandé à Felipe Castro – un acteur que j’adore – d’enregistrer la voix du Monsieur Loyal. Il l’a fait super bien, mais en fait, la voix d’un homme là-dedans, ça ne jouait pas. C’était un immense regret, mais j’ai dû renoncer.

Comment est née cette pièce ?

Je trouvais que l’amour était très mal représenté à la télévision et dans les magazines. J’étais effrayée ! C’est comme une maladie, avec des recommandations de type hygiéniste, ou bien des concepts relationnels aberrants, ou carrément la pornographie de l’acte amoureux pour améliorer ton couple. Même dans la littérature, c’est très pauvret : « tu sais, l’amour, ça fait souffrir ». Ben mon vieux, t’es pas très inspiré pour parler d’amour ! Alors j’ai cherché où puiser des paroles vraies sur l’amour. Je les ai trouvées chez les poètes et les chanteurs, parce qu’il faut que ce soit direct. J’ai puisé dans la poésie russe, beaucoup : en Russie, les poètes ne sont pas du tout nunuches, ce sont les derniers rebelles.

Quels sont tes projets à venir ?

Le plus gros projet dans l’immédiat, c’est cette petite (elle montre son ventre rebondi) : j’ai fait déjà trois spectacles avec elle, alors si elle me demande d’être comédienne quand elle sera grande, j’y serai un peu pour quelque chose… Sinon, à l’automne 2018, je ferai un projet avec Zoé Reverdin, et je me réjouis, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment…

 

« Wild Women don’t have the Blues », du 6 au 15 octobre au théâtre du Galpon.

2, route des Péniches, 1213 Petit-Lancy

Ma-Sa: 20h / Di: 18h

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