Mettez-vous à l’aise, La Fête du Slip revient pour une sixième édition

Graphisme: Emmanuel Crivelli et David Berguglia

La sixième édition de La Fête du Slip – festival qui célèbre les sexualités à travers des expositions, des projections de films, des performances, mais aussi de la danse contemporaine et de la musique – prendra ses quartiers à Lausanne durant ce long week-end. L’occasion pour EPIC de questionner Viviane et Stéphane Morey, respectivement directrice et directeur artistique.

Comment avez-vous appréhendé cette nouvelle édition ? Quelles étaient vos intentions ? 

Viviane Morey – Le maître mot derrière notre démarche curatoriale est le « décloisonnement » et ce depuis nos débuts. Notre programmation pluridisciplinaire cherche à croiser les regards sur des sujets (comme la maternité, le corps dans la danse mais aussi des éléments de la culture queer comme le drag, ou encore le voguing) et d’offrir de multiples points d’entrée. Enfin, nous essayons de trouver le juste milieu entre faire de la programmation pointue tout en présentant des choses qui restent accessible. Le but n’est pas de plaire à tout le monde, mais d’être inclusif.ve.s tout en poussant la réflexion plus loin. Enfin, on essaie de trouver un juste milieu entre ce que le public attend (suivre les tendances du moment comme les drag-queens, le retour aux émotions, à la spiritualité par exemple) et de proposer des choses nouvelles (comme la discussion sur les liens entre féminisme et anti-spécisme, ou le spectacle de Valérie Reding qui aborde l’asexualité par exemple).

Le festival s’agrandit cette année, et aura lieu dans plusieurs endroits de la ville. Quelles sont les nouveautés ? 

Viviane Morey – Pas de nouveauté au niveau des lieux cette année, nous serons présent-e-s à l’Arsenic qui est le cœur de notre manifestation, ainsi qu’aux Docks, au Bourg, à Sévelin 36 la librairie-galerie HumuS et à Forma Art Contemporain. On essaie justement de ne pas (trop) grandir mais plutôt d’améliorer la qualité de ce que nous apportons au public, en ce qui concerne la programmation, l’organisation et l’accompagnement du public notamment à travers des démarches de médiation culturelle.

Stéphane Morey – En réalité, le festival ne grandit pas au niveau des lieux investis, on en a même un de moins que l’année dernière. Ce qui augmente cette année c’est le nombre de salles à l’Arsenic principalement, et nous commençons un jour plus tôt, comme c’est l’Ascension. Cela nous permettra d’accueillir d’avantage de festivaliers-ières, tout en gardant notre intention de rester dans des lieux petits dans lesquels un contact est possible entre les artistes et le public. Cela dit le festival continue à grandir en maturité si on peut dire, c’est à dire que notre équipe devient de plus en plus professionnelle, et nous allons pour la première fois cette année pouvoir payer des salaires pour le noyau dur des collaborateurs-trices du bureau, soit neuf personnes. Ce seront des salaires bien en dessous de ce qu’ils-elles méritent, mais c’est un premier pas très important pour nous.

À travers le public qui est de plus en plus nombreux, comment percevez-vous le rapport à la sexualité ? 

Viviane Morey – J’ai l’impression que de plus en plus de personnes comprennent que les sexualités peuvent être non seulement l’objet de plaisir mais aussi le sujet de réflexions, d’études, d’analyses et le lieu de rapports de pouvoir, d’enjeux politiques. J’ai l’impression que le rapport aux sexualités se dédramatise et se complexifie mais d’une bonne manière.

Stéphane Morey – Notre espoir et notre souhait, et il me semble que c’est le cas, c’est que tout le monde se sente accueilli et à l’aise à La Fête du Slip, quelque soit sa sensibilité et son rapport à la sexualité. Nous ne sommes pas un festival réservé aux adeptes du sexe à toutes les sauces, mais nous avons toute une partie de la programmation qui est adaptée à celles et ceux qui n’ont pas envie de voir des personnes nues ou des scènes de sexe explicite. Nous avons même développé un système de « piments » dans le programme qui permet à tout le monde de s’orienter vers les choses qui l’intéressent. Il y en a pour tous les goûts !

La Suisse n’est pas spécialement connue pour son ouverture d’esprit concernant les sexualités, avez-vous du faire face à certaines difficultés pour mettre sur pied ce festival ?

Viviane Morey – Nous avons eu de la chance parce que nous avons immédiatement trouvé des lieux (le Bourg et HumuS) qui étaient motivés à travailler avec nous, qui ont cru au projet. Le public aussi a tout de suite réagi positivement, nos événements sont complets depuis le début. C’est au niveau des médias et des bailleurs de fonds que nous avons ressenti le plus de réticences. Les médias ont mis un petit moment avant de comprendre réellement notre démarche – peut-être est-ce dû à notre nom farfelu, qui sait? – mais on est ravi-e de voir qu’aujourd’hui notre message est relayé de manière intelligente et diverse.

Stéphane Morey – Du côté des bailleurs de fonds, bien sûr nous avons eu quelques refus de fondations sur l’aspect sulfureux du festival, mais dans l’ensemble nous sommes fiers de constater que les institutions culturelles en Suisse n’ont pas peur de soutenir un tel événement, et qu’elles ont rapidement compris la pertinence du propos et la qualité artistique que l’on souhaite proposer. Bien sûr ça n’a pas été immédiat, mais ça ne l’est pour aucun festival. Les premières années nous avons eu le soutien de la fondation Emilie Gourd à Genève et des dons de plusieurs centaines de contributeurs sur wemakeit. Puis dès la 3ème édition, La Loterie Romande nous a soutenu, suivie par le Canton de Vaud, Pro Helvetia et la Migros. Depuis l’année dernière, nous avons un soutien plus conséquent de la Ville de Lausanne. Au delà des finances, nous sommes aussi très reconnaissants des encouragements et des conseils que nous recevons des bailleurs de fonds, qui sont très bienveillants. C’est une chance immense d’avoir cela, car en dehors de la Suisse aucun festival comme le nôtre ne reçoit de soutien public. Nous avons eu de la difficulté à trouver une compagnie d’assurance qui veuille bien nous faire une RC, et nous sommes traqués par les réseaux sociaux qui n’arrêtent pas de bloquer nos pages malgré tous nos efforts pour rester « Safe for Work », mais au delà de ça, on ne peut vraiment pas se plaindre.

Vous êtes le « seul festival de la francophonie » à proposer une compétition internationale de film porno, comment est-ce que vous sélectionnez ces films ? Que souhaitez-vous mettre en avant ? 

Stéphane Morey – Chaque été nous lançons un appel à films, et nous recevons une centaine de films du monde entier, mais principalement de l’occident. Nous entretenons en permanence un réseau de contacts dans le milieu du porno alternatif et nous sommes toujours à l’affût des nouvelles têtes. Ce qui nous intéresse avant tout, ce sont des films porno qui viennent questionner les limites du genre et proposent de nouvelles formes d’érotisme, que ce soit sur le plan visuel ou narratif. Notre comité de sélection visionne tous les films et nous en sélectionnons une vingtaine. Parmi ces vingt films, une plus petite sélection est nominée pour le « Slip d’Or », le prix grand prix de La Fête du Slip. En principe les films nominés pour le « Slip d’Or » sont inédits, alors que les autres ont un peu plus circulé dans les festivals du genre. Le « Slip d’Or » est décerné par un jury de pornographes, critiques et programmateurs-trices, tandis que le public peut voter pendant le festival pour attribuer le Prix du Public à leur film préféré parmi toute la sélection.

Viviane Morey – Nous souhaitons également montrer des films qui montrent des corps et des pratiques différentes, qui remettent en question les rapports de pouvoir et les normes de beauté. Enfin, nous tenons à la chaîne de production, nous mettons un point d’honneur à montrer des films où les performeur-se-s ont été bien traité-e-s, où ils.elles ont le contrôle sur la manière dont ils.elles sont montré-e-s à l’écran etc.

C’est la première édition du festival après la vague médiatique post « affaire Weinstein », pensez-vous qu’il puisse y avoir un nouvel élan lié à votre évènement ? Un intérêt plus marqué pour les sexualités plurielles et les libertés qu’elles mettent en avant ? 

Viviane Morey – On constate clairement des changements sociétaux depuis que nous avons commencé le festival en 2012. Il y a eu des moments tragiques – les manifs contre le mariage pour tous, l’élection de Trump pour n’en citer que deux – mais aussi des moments de grâce – la déferlante #metoo, l’engouement pour RuPaul’s DragRace par exemple. Il est encore un peu tôt pour dire si cela aura changé la réception de notre manifestation, mais je suis prête à parier que oui… en tout cas je l’espère! #thispussygrabsback

Stéphane Morey – La vague #metoo a aussi affecté le milieu du porno alternatif. Cette année il y a eu plusieurs cas où des performers ont dénoncé des comportements abusifs sur les tournages dans un milieu qui devrait précisément se caractériser par une plus grande éthique dans les conditions de travail et le respect des performers. Mais les relations humaines et professionnelles sont complexes, et même avec les meilleures intentions du monde, on peut se faire rattraper par des normes culturelles tellement ancrées qu’on ne les voit plus. C’est bien cela que #metoo a démontré, la culture de non respect de l’autonomie corporelle et du consentement, en particulier des femmes (et des personnes identifiées comme féminines) est ancrée en nous tous, et ce n’est pas seulement le fait de quelques pervers malades. Un performer nous a signalé un tel comportement sur le tournage d’un des films que nous avons sélectionné. Nous l’avons invité et nous allons organiser une table ronde pour aborder la question de la sécurité et la santé des performers sur les plateaux de tournages. Ce sera le dimanche à 15h30 au foyer de l’Arsenic.

Du 10 au 14 mai, La Fête du Slip sera présente à Lausanne à l’Arsenic, au Bourg, au Théâtre Sévelin 36, au Forma Art Contemporain et à la Galerie HumuS
Retrouvez la page Facebook du festival ici

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