Ciné-club Universitaire : Animation?

The Congress (Ari Folman, 2013)

Du 3 avril au 19 juin, l’Auditorium Arditi accueille un cycle consacré aux possibilités esthétiques et formelles offertes par le cinéma d’animation. Stimulante tant par la sélection d’œuvres programmée que par son ambition théorique, la rétrospective offre une immersion des plus bienvenues dans cet ensemble de pratiques hétérogènes et inventives que l’on appelle l’animation.

Les stéréotypes ont la vie dure : en dépit du gain de légitimité culturelle dont a bénéficié le cinéma d’animation au cours des dernières décennies, celui-ci demeure encore assez largement réduit à des œuvres de divertissement visant un public enfantin. Un peu comme si Walt Disney avait depuis toujours eu le monopole de cette pratique. Comme on s’en doute, il n’en est rien. Continent négligé du septième art, le cinéma d’animation est au cœur du cycle de printemps du Ciné-club Universitaire de Genève, conçu à la manière d’une cartographie des possibles offerts par cette technique. Toutefois, ainsi que le souligne le point d’interrogation du titre de la rétrospective, à une ère où la frontière entre image numérique et prise de vue réelle est devenue des plus poreuses, il convient de se demander où commence et où s’arrête l’animation. En d’autres termes, est-il encore pertinent d’établir un partage entre celle-ci et son envers ? The Congress (Ari Folman, 2013), qui ouvre le cycle, aborde ces problématiques à l’envi : l’actrice Robin Wright, qui joue son propre rôle, se voit contrainte de signer un contrat permettant au studio Miramount de scanner son corps, qui pourra dès lors être manipulé numériquement au service de n’importe quelle fiction. Ce qui, pour l’actrice réelle, implique un départ à la retraite non négociable. Vingt ans plus tard, le processus a été poussé encore plus loin, et c’est l’humanité entière qui, en avalant une pilule, peut se projeter dans des avatars animés dont la vie trépidante contraste avec un réel aux couleurs bien plus ternes. Sous la forme de son double dessiné, Robin Wright est invitée à se présenter au Congrès Miramount-Nagasaki, célébration des vertus de la dématérialisation du corps dont le déroulement prendra une tournure des plus particulières. Œuvre dystopique théoriquement passionnante, The Congress s’empare de thématiques brûlantes telles que l’objectivation des corps féminins au sein de l’industrie du divertissement, et permet de mesurer le degré de plasticité offert par l’animation en termes de représentation du corps. On retrouvera cette opposition entre prise de vue réelle et animation, posée sur un mode bien plus ludique, lors de la dernière séance du cycle à travers la projection de Who Framed Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988), où humains et toons cohabitent au sein de mêmes plans de manière virtuose, tandis qu’en matière de plasticité corporelle et d’inventivité graphique, la séance spéciale Tex Avery aura de quoi satisfaire les amateurs du burlesque le plus débridé.

Entretemps, le cycle aura permis d’approfondir des thématiques telles que la relation entre cinéma d’animation et musique. Si, à l’évocation d’un tel sujet, Fantasia se présente d’emblée à l’esprit, cela est moins souvent le cas de sa parodie italienne Allegro Non Troppo (Bruno Bozetto, 1976), joyeux pied de nez à l’œuvre de Walt Disney. Contrastant avec l’humour bouffon de ce film, Pink Floyd : The Wall (Alan Parker, 1982), dans un registre à la fois plus psychédélique et plus sombre, articule animation et musique autour de la figuration de la vie intérieure. Non moins que les mélomanes, les amateurs de bande dessinée ne seront pas en reste : Peur(s) du noir (Blutch, C. Burns, M. Caillou, P. di Sciullo, L. Mattotti, R. McGuire, 2008), croisement entre septième et neuvième arts, offre un voyage à travers l’étrange et l’effroi au gré de six courts-métrages dont le thème commun est la peur. Pour continuer l’énumération des longs-métrages programmés, on mentionnera Le dirigeable volé (Karel Zeman, 1967) et Couleur de peau : miel (Laurent Boileau, Jung, 2012). Le premier, réalisé par une des figures phares de l’animation tchèque, emprunte aux romans de Jules Vernes leur imaginaire, convoquant l’animation pour opposer le monde enchanté de l’enfance à l’existence terne d’adultes sournois ; le second, œuvre autobiographique qui relate le parcours de Jung, jeune enfant recueilli par une famille européenne à l’issue de la guerre de Coré, mêle aux archives familiales la pratique du dessin, qui permet de réinventer des traces aujourd’hui disparues et de questionner la fabrique de la mémoire. Enfin, les deux soirées de courts-métrages réservées par la programmation permettront d’aborder certains des versants les plus méconnus du cinéma d’animation. Les affinités entre cette pratique et le cinéma politique seront traitées au cours d’une séance qui, parmi les douze œuvres présentées, permettra de voir Nowhere Lines : Voices from Manus Island (Lukas Shrank, 2015), poignant documentaire animé consacré au camp de réfugiés de l’île de Manus. La seconde séance mettra à l’honneur quant à elle le cinéma d’animation abstrait et expérimental, d’Hans Richter à Chris Landreth en passant par Oskar Fischinger, Norman MacLaren et John Whitney. À n’en pas douter, une fois achevé, ce cycle-manifeste pour le cinéma d’animation aura transformé le point d’interrogation de son titre en exclamation. Vous l’aurez compris : Animation !

Emilien Gür

Cycle « Animation », du 3 avril au 19 juin. Tous les lundis à 20h à l’Auditorium Arditi.

Plus d’informations sur : https://www.unige.ch/dife/culture/cineclub/animation

 

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