L’absurde s’invite au Galpon

Du 2 au 7 avril, le Théâtre du Galpon présente Triptyque Beckett, une plongée d’une cinquantaine de minutes dans le théâtre du grand dramaturge Samuel Beckett. Il s’agit de la mise en scène de trois petites pièces de l’auteur irlandais, Pas Moi, Berceuse et Va et Vient, qui traitent aussi bien du thème de la parole que de la folie ou de l’identité féminine. Entretien avec le metteur en scène Gabriel Alvarez.

Pourriez-vous nous parler de vous, de vos origines familiales, de vos études et de votre carrière dans le monde du théâtre ?

Je suis né en Colombie mais je vis en Europe depuis longtemps, et plus précisément à Genève depuis vingt ans. Je suis l’un des co-fondateurs du Théâtre du Galpon et je m’attèle désormais avant tout à la mise en scène. J’anime également des ateliers de recherche théâtrale qui se concentrent sur l’art de l’acteur : c’est un travail qui s’effectue en groupe et qui est constitué d’un entraînement vocal et physique. Le théâtre est quelque chose de très personnel pour moi, car c’est une passion qui s’est déclarée vers les vingt-trois ans, quand j’ai décidé de quitter mon pays natal. J’ai donc commencé ma carrière comme comédien en rejoignant des troupes en Italie, en Pologne et en Yougoslavie. C’est à partir de 1984 que je me suis lancé dans la mise en scène en me basant en Suisse. De ce côté-là, j’ai toujours été intéressé par l’éclectisme, car j’ai aussi bien mis en scène des tragédies grecques que des comédies ou des textes plus contemporains.

Comment l’idée de ce Triptyque Beckett vous est-elle venue ?

Je travaille depuis quelques années sur ce que j’appelle la dramaturgie de la parole. Il s’agit donc d’un travail sur le poids des mots au théâtre et sur la manière dont le comédien s’exprime sur scène. Il est très intéressant de toucher à cette thématique, car un artiste doit agir sur le plateau d’une manière non naturelle, qu’il ne reproduit pas dans la réalité. On a également effectué un travail sur la voix en abordant des types de textes très différents, jusqu’à arriver tout naturellement vers l’oeuvre de Samuel Beckett. Selon moi, cet auteur est un poète avant d’être un homme de théâtre. Ses Dramaticules, dont font parties les pièces du Triptyque, sont un concentré de ces problématiques de dissociation entre le corps et la parole, ce qui nous a permis d’approfondir notre réflexion sur la dramaturgie.

Quels sont les aspects qui vous intéressent dans le théâtre de Beckett ? Est-ce son rapport différent et très épuré à la scène et au langage ?

Oui, j’aime le fait que ses pièces symbolisent l’acte théâtral réduit à l’essentiel. Le mot épuré est vraiment le bon pour qualifier le travail de cet auteur. J’ai moi-même voulu rester dans cette veine, car la scénographie de la pièce que je mets en scène est réduite au minimum, afin que seule la parole puisse importer. C’est également grâce à ce minimalisme que l’on peut créer une relation privilégiée et intime entre l’acteur et le spectateur. J’aime aussi la manière qu’a Beckett d’aborder des thématiques très différentes à travers l’acte théâtral, comme par exemples les sujets sensibles de la mémoire, de la vieillesse et de la folie. Il y a de ce fait d’innombrables manières d’interpréter son oeuvre, et je trouve cela d’une richesse incroyable. Par ailleurs, ce qui me touche avant tout est la matière qu’il met dans ses mots, car ceux-ci possèdent une intensité presque physique. Pour moi, il n’est pas seulement un pionnier du théâtre de l’absurde, ce qui ne veut pas dire grand chose, car son influence va plus loin.

Il y a également le thème de la femme qui s’avère très important dans les pièces que vous mettez en scène. Pourquoi ce thème vous intéresse-t-il ?

Je travaille beaucoup avec des femmes, car, depuis quelques temps, le monde théâtral tend à se féminiser, ce qui est une bonne chose, alors que le répertoire plus classique n’est pas spécialement féminin, au contraire ; il s’agit d’une dramaturgie très patriarcale. De plus, dans notre société occidentale, l’actrice possède toujours une connotation négative et scandaleuse. Je trouve cela dommage, surtout qu’il y a désormais une tendance dans les écoles de théâtre qui voit les femmes prendre une place de plus en plus importante. On doit donc féminiser des rôles anciennement dévolus à des hommes, ce qui est, à mon avis, très moderne et très enrichissant. Il est d’ailleurs intéressant de voir que, dans toutes ses premières pièces, Beckett compose uniquement des rôles d’homme, et ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il crée des personnages féminins, comme s’il suivait inconsciemment l’ère du temps.

Comment met-on en scène du Beckett, sachant qu’il s’agit d’un théâtre très minimaliste et verbal ?

Encore une fois, je me suis surtout concentré sur le travail de la voix. Par exemple, pour Berceuse, qui porte bien son nom, je suis persuadé que Beckett a été influencé par la nouveauté que constituaient les enregistrements, la voix-off et, plus globalement, la radio dans les années cinquante, alors qu’elle est devenue un média banal de nos jours. Il a donc essayé d’adapter son écriture en conséquence, et c’est ce que j’essaye de rendre compte à travers ma mise en scène. Tout au long de ce Triptyque, je tâche aussi de rester très près du texte, sans y ajouter des artifices superflus. En effet, je suis d’avis que chaque auteur de théâtre possède un esprit différent qu’il faut trouver, assumer et respecter. Toutefois, travailler sur ces pièces de Beckett a été une aventure spéciale car il s’agit d’une expérience unique que de mettre en scène des textes aussi courts que les siens : cela demande un travail assurément différent, peut-être plus dense.

Au terme de ce travail de mise en scène, quel regard portez-vous sur ce que vous avez accompli avec ce Triptyque ? Quel est votre sentiment avant la première ?

J’ai réellement l’impression que rien n’est accompli. (rires.) Plus sérieusement, je pense que notre travail est de qualité et j’espère qu’il répondra aux attentes du public. Je veux simplement dire que, personnellement, j’ai toujours l’impression qu’il reste inlassablement quelque chose dans le texte qu’il serait nécessaire de trouver. Toutefois, je crois qu’il s’agit du lot de tous les metteurs en scène. Comme je le dis toujours aux acteurs : votre travail commence mais ne finit jamais.

Que diriez-vous pour donner envie de venir voir la pièce Triptyque Beckett ?

J’aime les petites pièces qui la composent car elles me font penser à une personnalité comme Buster Keaton, retravaillé à la sauce Beckett. Ce dernier met en scène des personnages en marge, complètement délurés et au bord de la folie, qui peuvent être rapprochés de ce que faisait Buster Keaton en son temps. De plus, il se dégage un humour noir assez corrosif et jubilatoire de l’ensemble. Ces textes possèdent aussi une formidable poésie, qui touche et prend aux tripes. Peut-être est-elle propre à ce que l’on nomme l’absurde, bien que j’estime que rien ne soit totalement absurde dans la vie. En effet, la notion d’absurdité est uniquement déterminée par la norme, mais comment peut-on la définir dans notre société qui change si vite ?

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1 Comment

  • Walter Bernard dit :

    Cher Gabriel, Merci de cette plongée passionnante dans le monde infini de Beckett. Une chose me paraît centrale chez Beckett, c’est la question qui revient tout le temps, jusqu’à une dimension tragique: qui est l’autre ? L’autre est là, bien présent, mais est-il là ?
    Je ne vois pas d’absurde dans le théâtre de Beckett. Mais bien la question plus vraie que jamais dans notre monde: je parle, tu parles, mais est-ce que les paroles se rejoignent ? (C’est approximatif, ce que je dis, il y a un côté inatteignable chez Beckett.)
    J’ai beaucoup aimé ce triptyque, le magnifique ensemble des quatre actrices, fort et vrai, et l’extraordinaire prestation de Clara Brancorsini.
    Avec mes amitiés. Bernard

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