Un Galpon déconfiné à l’heure du changement

La pièce Graves épouses / Animaux frivoles est à découvrir jusqu'au 28 juin au Théâtre du Galpon. (crédit : Elisa Murcio-Artengo)

Celles et ceux qui ont osé penser que semi-confinement rimait avec vide artistique ont été bien peu clairvoyant·e·s : le Galpon va vous prouver le contraire ! C’est en effet dans le petit théâtre juché au bord de l’Arve que se tient la première pièce post-crise sanitaire jouée dans le canton de Genève. Née « de l’urgence et dans l’urgence » selon les mots de son metteur en scène Gabriel Alvarez, la représentation de Graves épouses / Animaux frivoles d’Howard Barker, théoricien du théâtre de la catastrophe, prête à réfléchir sur la question du changement après une période trouble.

C’est dans un décor froid et minéral que se tient la confrontation entre deux femmes, l’une servante et l’autre comtesse, quelque part et quelques heures après le « changement ». Nous comprenons vite que, si elle n’est pas déjà passée, la fin du monde est proche, et qu’elle emportera totalement cet univers décadent qui s’offre à nos yeux. Qu’à cela ne tienne, ces deux êtres de condition inégale vont s’affronter dans une joute verbale des plus crues. L’enjeu ? Le désir d’un homme, le mari de la servante, pour la comtesse, et le désir de la servante de voir son mari avec cette autre femme. Dans ce contexte malsain se déploie toute la force de l’imaginaire, de la séduction et du fantasme, jusqu’à la folie et l’aliénation la plus totale. On invoque en permanence le changement, comme pour glorifier l’accès à une forme de licence, à un abandon des enjeux économiques et politiques de classe. Mais ce changement obsédant adviendra-t-il ? Ce mari, objet de tant de désir, se montrera-t-il ? Rien n’est moins sûr.

Une pièce née de l’urgence de jouer et de créer

« Nous avions déjà nos valises prêtes », relate amèrement Gabriel Alvarez en évoquant le départ de sa troupe pour la Colombie qui devait avoir lieu en mars. L’objectif était plein de promesses : monter, au sein de la jungle amazonienne, une adaptation en espagnol des précédentes pièces sur Samuel Beckett et Antigone interprétées par son Studio d’Action Théâtrale. Hélas, le Covid-19 est passé par là et a balayé d’un revers de manche ce beau projet. Pas dépité pour autant, Gabriel Alvarez et deux de ses comédiennes, Clara Brancorsini et Justine Rochat, ont décidé de se remettre à créer dès avril. Et cela, sans avoir la moindre idée de la date à laquelle une hypothétique pièce pourrait être montrée au public. « Pour nous, faire du théâtre fait partie de la vie. Nous ne pouvions pas laisser la situation sanitaire résumer notre existence. » L’espace offert par le Galpon, modulable à l’envi, a permis de travailler sans prendre des risques inconsidérés. « Nous avons répété presque comme d’habitude, en faisant toujours attention aux distances entre nous trois. »

La chance du Galpon est ainsi de ne pas avoir les mêmes contraintes que les grandes salles du canton. Les problématiques d’ordre économiques mais aussi techniques sont différentes : le bâtiment d’à peine neuf ans a été construit de façon à permettre une certaine polyvalence suivant la configuration des spectacles. « Nous pouvons adapter la jauge de spectateurs en fonction. Nous ne sommes pas prisonniers d’un nombre fixe de places. » Toutefois, si les répétitions ont pu se dérouler assez normalement pendant le confinement, le théâtre a dû annuler pas moins de cinq pièces. Le Galpon s’est néanmoins engagé à les reprendre au plus vite, afin d’éviter un manque à gagner définitif pour les compagnies qui devaient se produire.

Les costumes ainsi que les éléments de décor utilisés dans la pièce ont été repris de précédentes créations. (crédit : Elisa Murcia Artengo)

Conditions extraordinaires obligent, Gabriel Alvarez a dû se charger de tâches assez inhabituelles pour lui lors du processus de création de Graves épouses / Animaux frivoles. Bien qu’aidé par le technicien du théâtre concernant l’élaboration de l’éclairage, c’est le metteur en scène qui se charge lui-même de la lumière lors des représentations. « Je n’avais pas fait cela depuis longtemps », révèle-t-il en souriant. « Nous avons dû pas mal improviser : nous avons par exemple récupéré tous les éléments du décor et les costumes de précédentes créations. » De ce point de vue, c’est une grande réussite : les nuances grisâtres du tapis et de la bâche à l’ombre desquels évoluent les comédiennes traduisent à merveille l’ambiance apocalyptique de la pièce de Barker. Le public entre ainsi doucement dans cet univers glauque et sordide où les deux protagonistes errent et s’affrontent sans répit.

De la permanence malgré le changement

Pour justifier le choix de monter la pièce du dramaturge britannique lors de cette période confinée, Gabriel Alvarez voit deux arguments. « D’abord, l’aspect pratique : cette pièce ne nécessitait que deux comédiennes. Ensuite, sur le fond, ce texte fait écho à la situation que nous vivons. Cette pièce parle de la libération de la parole et de la remise en cause des hiérarchies après une catastrophe. En bref, de l’illusion du changement. Cela a également été le cas avec la pandémie : on a cru que celle-ci allait changer notre façon de voir le monde, mais on s’est rendu rapidement compte que non. Au contraire, cela risque de continuer comme avant, voire pire. » La pièce est ainsi une sorte de boucle qui se referme sur elle-même, où deux femmes prisonnières de leurs propres convoitises ne peuvent se résoudre à voir la situation entre elles se décanter.

Graves épouses / Animaux frivoles est également une pièce qui évoque constamment la thématique du pouvoir et des rapports de domination – sexuelle, psychique et matérielle –, sujets que l’on retrouve beaucoup dans le théâtre de Gabriel Alvarez. « Pour autant, Barker n’est pas un auteur purement politique ou sociologique, encore moins idéologique. Malgré cela, en parlant simplement de l’intime, il évoque largement la réalité sociale que nous vivons. » Autre aspect important du texte, la question du désir qui transperce chaque dialogue. L’homme autour duquel discourent ces femmes n’existe peut-être pas, mais c’est un prétexte pour évoquer la cruelle dynamique de désir/dégoût/jalousie qui structure leurs relations. « Il est intéressant de voir que l’on ne sait jamais qui domine qui dans cette pièce. C’est un texte pétri d’ambiguïté, et c’est cela qui m’intrigue particulièrement », insiste le metteur en scène.

Les comédiennes Clara Brancorsini et Justine Rochat livrent une performance de haut vol pour cette pièce d’Howard Barker. (crédit : Elisa Murcia Artengo)

Un retour au théâtre convaincant et nécessaire

La beauté de ce Graves épouses / Animaux frivoles réside donc dans son aspect polysémique et ouvert à l’interprétation. « Le spectateur peut reconstruire l’histoire à sa façon. L’une des intentions du théâtre de Barker est de laisser la place à l’imagination du spectateur. On peut avoir une lecture à la fois très féministe mais aussi misogyne de la description de la relation entre ces femmes. Ce jeu entre les contrastes et les contraires est très saisissant chez cet auteur. » La force de la pièce se situe également dans son texte et l’intensité qui s’en dégage. Il se prête ainsi parfaitement à l’exploration du langage entreprise par Gabriel Alvarez depuis de nombreuses années. Néanmoins, ces dialogues ne seraient rien sans la formidable interprétation des deux comédiennes Clara Brancorsini et Justine Rochat. Celles-ci excellent en effet dans ce jeu d’attraction/répulsion qui s’établit entre elles. La mise en scène, entre proximité et distance, passe pour une chorégraphie minutieuse et astucieuse, qui joue habilement sur l’étrangeté d’une situation perverse.

Pièce « au-delà du bien et du mal », sans discours moralisateur, Graves épouses / Animaux frivoles s’inscrit dans la continuité du travail de Gabriel Alvarez. Le fameux metteur en scène s’attèle ainsi à décrire sans concession la nature humaine dans tout ce qu’elle a de pernicieux et de tragique. Cette création introduit également un discours philosophique passionnant sur le changement et la permanence, particulièrement pertinent en cette période de reconstruction et de discours utopiques sur l’avenir de nos sociétés. À voir d’urgence d’ici au 28 juin !

Toutes les infos : Théâtre du Galpon

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