Au Galpon pour désobéir, encore et encore

crédit: Elisa Murcia Artengo

Depuis le 12 novembre, le Théâtre du Galpon présente Tu n’obéiras point, variation baroque sur le mythe plurimillénaire d’Antigone. Retour sur une pièce étourdissante et unique, éclairée par les explications de son metteur en scène Gabriel Alvarez.

« J’ai toujours eu un intérêt particulier pour la tragédie grecque. » C’est par ces mots que nous accueille Gabriel Alvarez, l’incontournable directeur du Théâtre du Galpon. Cela fait plus d’un an qu’il travaille sur cette pièce autour du personnage d’Antigone avec les actrices et acteurs issus de son Studio d’action théâtrale. On comprend mieux la fierté de pouvoir enfin montrer au public le fruit de tant de labeur. Antigone, c’est l’histoire d’une femme de la Grèce antique, fille d’Œdipe et de Jocaste, dont les frères se sont battus à mort pour le trône de la ville de Thèbes. L’un d’eux, Polynice, qualifié de traître, se voit refuser une sépulture par Créon, le nouveau roi de la cité et oncle d’Antigone. Révoltée par ce décret, cette dernière ne peut se résoudre à accepter l’injustice. Elle décide alors d’enterrer coûte que coûte le corps de son frère, bravant l’interdit menaçant de mort quiconque oserait contrevenir à l’injonction royale…

Une version poignante, personnelle et moderne du mythe

Si le mythe a connu de nombreuses adaptations théâtrales à travers les siècles, Gabriel Alvarez et sa troupe proposent une lecture différente du récit. Ils se refusent donc à l’imitation afin de livrer une vision aussi poignante que personnelle du personnage. « J’aime particulièrement cette histoire, car elle demeure d’actualité en condensant tous les conflits fondamentaux de l’humain : l’individu et l’Etat, l’amour et la haine, le sacré et le profane, les conflits de générations et de sexes, etc. » On sent la passion du metteur en scène pour Antigone, un personnage composite, contradictoire et, c’est bien là la clé de la pièce, trop humain. Afin de montrer la complexité de cette femme, Gabriel Alvarez a décidé de la tripler, offrant le rôle à trois de ses comédiennes. Chacune a ainsi le privilège de livrer sa version de la figure antique, y ajoutant sa sensibilité personnelle. « Je voulais le point de vue de femmes différentes sur le personnage, afin de lui donner plus de consistance. En effet, elle est interprétée par trois comédiennes très distinctes physiquement et vocalement. Par ce biais, je désirais universaliser la parole d’Antigone. »

La performance d’acteur justement, parlons-en. Durant l’heure et demi que dure la représentation, on assiste à une mise à nu complète de la part des comédiennes et des comédiens, transcendés par des rôles libératoires. En cela, leur partition est purement incroyable, d’autant que le travail effectué sur les corps, les visages et la voix se ressent particulièrement. Ils habitent l’espace comme rarement et nous transportent avec eux dans le tourbillon de fatalité et de malheur qui touche la ville de Thèbes. « Tout cela représente de nombreuses heures de travail intense pour les comédiennes et comédiens sur scène. Le temps file, il s’agit déjà de notre troisième spectacle ensemble. Je suis heureux de pouvoir approfondir avec eux l’exploration d’une méthodologie centrée sur le corps et la voix », indique le metteur en scène.

La troupe de Gabriel Alvarez livre une performance incroyable lors de cette pièce basée sur le mythe d’Antigone.

« Je suis un sampleur »

Ainsi, le choix du texte de la pièce permet également de mettre en pratique le travail vocal effectué par la troupe. « Selon moi, les personnages de théâtre ne doivent pas parler comme dans la vie de tous les jours. Dans ce texte, il y a un ton élaboré qui m’intéresse, car je suis assez anti-naturaliste. » De fait, les paroles échangées sur scène relèvent moins du dialogue que de monologues entrecoupés. Les personnages parlent de manière contemporaine, usant d’un langage parfois très terre à terre, très prosaïque, sans jamais être inutilement vulgaire. « Le texte en lui-même est un montage de différentes sources. Je suis un sampleur, comme les rappeurs », rigole Gabriel Alvarez. Pour la création de Tu n’obéiras point, il révèle s’être inspiré du livre de la romancière Catherine Mavrikakis, Fleurs de crachat, dont le langage cru et le thème de la famille brisée transpercent les pages. Par ailleurs, la pièce présentée au Galpon contient aussi des passages chantés très réussis qui rappellent les choeurs de la tragédie grecque classique.

La mise en scène et la scénographie, quant à elles, s’inspirent également beaucoup de la tradition antique. Gabriel Alvarez reprend ainsi dans son dispositif le face-à-face symétrique des théâtres grecs anciens. On prend donc place dans une sorte d’arène où le public, divisé en deux, se fait face. « Je désirais que les gens soient imprégnés par la pièce et fassent partie du spectacle », indique le metteur en scène. Si les comédiens évoluent le plus souvent au centre du dispositif, ils n’hésitent pas non plus à intervenir depuis les coulisses, encerclant l’assistance. Des sons proviennent par conséquent de partout, ce qui pousse nos sens à être constamment en alerte. Au final, cette volonté d’insérer le public à l’intérieur de l’espace scénique se révèle diablement convaincante. Il faut aussi noter le placement millimétré des acteurs au centre de l’arène, alors même que la mise en scène est particulièrement vivante, mouvante et complexe. « Il s’agit d’une mécanique très précise. Le travail dans l’espace et sur l’écoute est très important. On peut dire que c’est un spectacle exigeant pour les comédiens », nous glisse Gabriel Alvarez.

La désobéissance, le corps et les sens

De par son propos sur la résistance et la désobéissance civile, Tu n’obéiras point saisit le spectateur en raison de son actualité des plus brûlantes. Dans un monde toujours plus trouble, ce personnage d’Antigone peut en inspirer plus d’un.e à entamer un combat pour la justice et la dignité. « Ce qui me frappe chez elle, c’est sa conception de la désobéissance comme choix individuel. Je trouve cela encore plus fort, car elle n’est pas une meneuse. Elle est seule dans cet acte de rébellion mais ose malgré tout prendre ses responsabilités. Néanmoins, contrairement à d’autres versions, mon Antigone a envie de vivre. Elle ne se sacrifie pas, car la mort ne l’intéresse pas. » On comprend ainsi mieux cette recherche continue du charnel lors du spectacle, cet ardent besoin de vie qui transpire, cette quête perpétuelle de la matière et du vivant. En clair, cette volonté absolue de promouvoir un théâtre du corps et des sens.

La suite pour Gabriel Alvarez et sa troupe ? Un départ pour la Colombie en mars, pays d’origine du metteur en scène, pour y présenter la pièce en espagnol dans le cadre d’un échange avec une troupe du cru qui s’était rendue à Genève l’année passée. Monter une tragédie grecque au sein de la forêt amazonienne, voilà un défi qui correspond bien au truculent homme de théâtre ! Mais d’ici là, il faut se rendre de toute urgence au Galpon jusqu’au 24 novembre, afin de vivre un moment puissant et inspirant. Histoire, qui sait, de réveiller l’Antigone cachée au fond de nous.

Toutes les infos : Théâtre du Galpon

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