Livia Gnos : 3 ronds dans le vent des Pâquis

Concentration, 2014 Aquarelle sur papier, 110 x 75 cm (Détail)

Sur ton site, j’ai lu cette phrase : « tu sais que tu n’as aucune chance contre le vent, il est là de toute façon ». Comment perçois-tu l’air du temps ?

Je suis intuitivement sceptique vis à vis de l’air du temps. J’ai peut-être tendance à cultiver une certaine nostalgie, d’un passé que j’ai connu ou juste pas connu. En une génération, je vois que le temps des adolescents d’aujourd’hui n’est plus le mien. Entre les étudiants de l’Eracom et moi, par exemple, les références ou les manières de traiter les références ne sont pas les mêmes : souvent, mes élèves sont abonnés sur Instagram à des artistes qu’ils admirent, mais dont ils ne savent pas comment ils procèdent dans leur travail. C’est là que j’ai un rôle à jouer en tant qu’enseignante.

« On ne résiste pas au vent ». Je suis bien d’accord avec toi. A quoi tu résistes ?

J’ai pas l’impression d’être dans une posture de résistante. Bon, je résiste forcément à certaines pressions, comme l’envie de gagner un peu plus d’argent pour la vie familiale… Et je cherche aussi consciemment à résister au stress. Mais je coule plutôt avec ce qui m’entoure.

Air du temps, temps qui passe et production artistique, comment tu te situes en tant que regardeuse ?

Je m’intéresse pleinement à l’art contemporain. Sans du tout rejeter ce qui s’est fait avant, mais je trouve l’art contemporain fascinant dans sa liberté : ce jeu intellectuel est passionnant ! J’aime Markus Raetz, Dan Walsh, Angela Grauerholz, Hiroshi Sugimoto… Ma première inspiration a été Josef Herzog, artiste mort trop vite, que mes parents côtoyaient. Vija Celmins aussi : j’ai vu une expo d’elle il y a des années, ces images me sont restées en tête.

Illumination, 2016
Sumi (encre organique) sur papier, 65 x 50 cm

Il y a quelque chose de très atemporel dans ce que je perçois de ton travail. Pourrais-tu être nostalgique d’un temps qui ne serait pas encore passé, peut-être nostalgique du futur ?

J’ai jamais réfléchi à ça, mais je trouve que c’est une très belle question. Ça pourrait être une sorte de résolution, j’en prends note ! (Rires)

La première piste que tu as suivie en tant qu’artiste est celle des Space Shuttle. J’adore cette série. C’est pour aller chercher au-delà de l’atmosphère ?

Autour de 2002, je me suis prise de fascination pour ces images de satellites, aux couleurs et aux textures improbables. Chercher des images sur internet à l’époque, ça impliquait de brancher le câble, d’attendre la connexion, puis le chargement… J’imprimais ces images sur A4, puis j’ai eu envie de les avoir en grand, mais mes tentatives de reproductions agrandies sur un plotter n’ont pas bien marché. C’est comme ça que j’ai commencé à les dessiner moi-même et du coup, je me suis beaucoup baladée dans ces paysages. Le premier, c’était une région d’Islande où j’ai vécu pendant 6 mois et que je chérissais. (Elle me le montre.) Là, c’est un glacier, avec l’eau qui s’écoule dans la mer ici. Et le dernier, c’est ce triptyque : un paysage de Mars.

Ah, c’est sur Mars ? J’ai cru que c’était des paysages rêvés…

Non, ce sont tous des paysages réels. Là, il y a un archæoptéryx, un animal qui n’existe plus mais dont on a une image assez précise, et ceux-là, c’est Mars. Pour l’anecdote, j’avais un rêve récurrent quand j’étais enfant : je survole un paysage totalement désertique de sable, de mousse, etc. Il ne se passe rien d’autre, mais j’avais peur, je me réveillais très anxieuse. C’est le seul rêve dans lequel je ne sais vraiment pas où je suis : en rêve, même quand les paysages sont inconnus, on met des noms dessus, tu vois ? Pas pour celui-ci. Comme il revenait toujours, j’ai cru qu’il avait une signification : l’inconnu peut-être ? Je ne sais pas… Eh bien quand j’ai vu ce paysage de Mars, c’était exactement ce rêve ! C’était beau !

Mars (de la série « Space Shuttle »), 2002
Aquarelle sur papier, triptyque, 3x 100 x 70 cm

Quel est l’apport du temps sur tes dessins : est-ce que tu te laisses aller à une forme de méditation, ou bien as-tu une discipline, un projet fixe dont tu ne dévies pas ?

Je considère le temps un peu comme un matériel à manipuler, un ingrédient nécessaire à mon travail. Quand je me mets au travail, j’entre dans une attitude méditative et je pense à rien d’autre, mais j’ai quand-même un projet ou un but en commençant une spirale ou des lignes : je sais assez exactement à quoi ça va ressembler, je sais ce que je recherche et quel est le geste que je veux développer, il y a donc peu d’intuition et beaucoup d’exécution. De la discipline, si tu le dis ainsi, mais je précise que cette discipline dégage une énorme liberté : on a besoin de prendre aucune décision, on a aucun doute.

Quelles sont les histoires que tu t’es racontées, s’il y en a, en dessinant les spirales que tu exposes aux Bains des Pâquis ?

En fait, je me raconte peu d’histoires en dessinant, mais c’est marrant que tu viennes avec cette question, parce que je me souviens avoir écouté la trilogie 1Q84 d’Haruki Murakami en dessinant ces spirales, et j’allais dire : ‘aucun rapport’, mais on pourrait en trouver un quand même. 1Q84 parle d’une brèche entre l’espace-temps réel et un espace-temps possible, dont on ne sait pas s’il est imaginaire, mais s’il est imaginaire, il est partagé par au moins deux personnes, et le signe qu’il existe, c’est qu’il y a simultanément deux lunes. Il y a donc une certaine dualité, comme un frottement entre deux réalités…

Vatnajökull

Il t’arrive de contempler les persistances rétiniennes ?

Ah oui : je fais ça tout le temps (rires). Je suis à chaque fois fascinée : parfois c’est très géométrique et kaléidoscopique, parfois c’est comme des aurores boréales, beaucoup plus long… Parfois il y a des couleurs, d’autres fois c’est plus noir et blanc… J’adore ça ! (Rire)

Qu’est-ce qui te fascine le plus : ce que tu peux voir ou ce que tu ne peux pas voir ?

Ce que je peux voir. Les choses qui me fascinent le plus sont celles qui changent au moment où je croyais les avoir saisies.

Archaeopteryx (de la série « Space Shuttle » – détail), 2005
Aquarelle sur papier, triptyque, 100 x 70 cm

Tu travailles à l’encre de chine et à l’aquarelle : quels rapports as-tu avec l’eau comme matériel ?

L’eau permet tellement de choses ! Elle est très présente quand elle est là : elle est mouillée, on fait pas exactement ce qu’on veut, elle coule partout… Mais quand elle sèche, elle disparait vraiment. C’est pour ça que j’aime tellement l’aquarelle, parce qu’elle garde le jeu de l’eau. L’eau coule, elle est transparente, elle peut être révélatrice de plein de choses sans forcément s’imposer. Et puis ont sait que quasi tous les organismes sont constitués d’eau. Je me souviens d’une expérience à l’école primaire : quand on fait couler de l’eau sale à travers de la boue, elle ressort complètement propre. La boue absorbe et nettoie. C’est aussi ce qui arrive avec l’aquarelle : l’eau passe à travers en restant pure, puisqu’elle disparait ensuite dans l’atmosphère en laissant juste les passages de la couleur.

 

Livia Gnos dessine. Des dessins réguliers, paisibles, dont émerge une grande quiétude et beaucoup de patience, battue par les vents, fouettée par les gouttes. Paumes de mains, spirales, paysages qui semblent tirés d’un rêvé, images de Rorschach : j’entre dans un univers tourné vers l’intérieur.

Oui, ce basculement entre intérieur et extérieur m’intéresse. Par rapport à moi, pour le spectateur et aussi de manière générale, dans les espaces : maison et jardin, fenêtres et regards à travers la vitre : vers l’extérieur ou vers l’intérieur…

Cet intérieur, tu le perçois comme le tien, ou comme un intérieur commun à tout le monde ?

 

(c) Audrey Chappaz

Je pars de mon intérieur à moi, mais je pense qu’à travers le spectateur, il y a un lien avec l’intérieur de tout le monde. Il y a forcément des différences, des intérêts qui varient d’une personne à l’autre, mais je pense qu’il y a quelque chose qui est valable collectivement.

Plus c’est intime et plus c’est universel, comme on s’en aperçoit de plus en plus récemment ?

Oui, totalement. Mais pourquoi dis-tu que c’est récent ? Les relations épistolaires ou les haïkus sont bâtis sur ce rapport entre l’intime et le généralement valable : une observation personnelle qui rejoint l’expérience de chacun. Ça te dit quelque chose, le haïku de Bashô avec la grenouille qui saute dans l’étang ? Il y a cet élément « plouf ! » Attends… le voilà : « Ah – le vieil étang // Une grenouille saute – // … le bruit de l’eau. »

Le Japon est un univers qui t’appelle : tu y as même exposé…

Oui, c’est une culture très importante pour moi. Je pense que je me suis inspirée depuis longtemps de ce qu’on imagine du Japon. En 2015, j’ai eu la chance d’y aller pour un travail de recherche financé par le département de la culture de Zoug, qui a eu la bonne idée de lancer l’Atelier Flex, une résidence artistique nomade permettant aux artistes de créer un projet de voyages dans les lieux de leur choix. J’ai préparé un projet en lien avec l’encre et le papier, le rituel, le traditionnel et le contemporain. Grâce à cette bourse et en complétant avec nos économies, on a pu y aller deux mois toute la famille, dans quatre endroits différents. C’était très riche en échanges, et c’était une vraie révélation par rapport aux savoir-faire, au développement d’un geste qu’on peut répéter génération après génération, mais qui peut aussi être adapté à quelque chose qui fait sens dans son temps.

Aquarelle sur papier, 65 x 50 cm (détail)

Est-ce qu’il t’arrive d’avoir peur que ton travail tourne en rond ?

Oui, bien sûr… Voilà peut-être quelque chose à quoi je résiste : je mets cette peur de côté, mais elle surgit parfois, d’autant plus que mon travail nécessite beaucoup de temps et que je fais des séries pour comprendre ce que je fais…

Est-ce qu’il y a des aspects de ton travail qui te sont chers et que je n’ai pas relevés ?

Oui, peut-être… Ce qui me fascine dans le dessin, notamment le dessin à l’aquarelle puisque l’eau disparait, c’est ce passage d’une surface totalement bidimensionnelle à quelque chose de presque tridimensionnel, avec la lumière et avec le regard du spectateur. Cette interaction entre optique et psychologique, c’est ce qui me fait rester sur le papier.

Est-ce que l’idée de l’abstraction, c’est qu’il ne reste que l’espace et le temps ?

Ça dépend de l’intention de l’artiste. J’ai une autre hypothèse par rapport à l’art abstrait : en gros, il y a comme deux possibilités. Soit on est dans le jeu matériel : peinture et support, rien d’autre, et on ne veut absolument rien véhiculer. C’est un discours passionnant, mais c’est pas le mien. Ce que je développe moi, c’est faire appel à un maximum d’associations possibles, donc mon but, c’est plutôt la génération d’un maximum d’images : autrement dit, pour moi, d’en proposer moins pour en générer plus.

Concentration, 2014
Aquarelle sur papier, 110 x 75 cm

Du coup, ton dessin va t’échapper totalement. C’est pas trop éprouvant de se démunir comme ça ?

Non non ; d’ailleurs, des gens paient très cher des cours de lâcher-prise (rire)… Alors renoncer à une certaine maitrise, c’est même très agréable ! Et puis c’est peut-être une fuite aussi… Mais dans ce que différentes personnes me racontent de mes dessins, même s’il y a une variété parce que chacun est différent, des impressions se rejoignent. Même dans une autre culture comme le Japon, par exemple. D’ailleurs c’est quelque chose qui m’importe : je crée des images pour qu’elles puissent parler à n’importe qui. Qu’on soit à l’aise ou qu’on n’ait aucune expérience avec l’art, qu’on aime l’art contemporain ou pas… Idéalement, ça pourrait fonctionner comme des symboles transculturels.

 

Concentration, c’est trois grands dessins exposés au bord du lac par l’Association des usagers des bains des Pâquis. Vernis le jeudi 2 novembre, ils vont passer l’hiver au bord de l’eau, et ça ira bien avec le gel car ils sont assez froids. Ou alors viennent-ils d’un espace-temps sans température : ni chaud ni froid ?

Oui, je suis d’accord : ils sont assez froids. J’ai dû prendre une décision par rapport à ça. En plus, c’est l’hiver… Mais mon espoir serait qu’en février, les couleurs, notamment celles du vert-jaune, là, puissent amener quelque chose de chaud, comme une promesse du printemps.

Concentration, 2014
Aquarelle sur papier, 110 x 75 cm

Ce qui comptes quand tu dessines une spirale, c’est l’espace entre les lignes ou le nombre de lignes ?

Le nombre de lignes, non. L’espace est important : pour rester parallèle et régulier, il faut que ce soit toujours le même. Mais ce qui compte le plus, ce qui est réellement là, c’est la ligne en elle-même. Et l’épaisseur de la ligne correspond à la taille du pinceau.

Y a-t-il des sons qui émaneraient de ces spirales, ou sont-elles au silence ?

Je ne pense pas qu’il y ait du son qui en émane, mais il y a un certain rapport au son parce que ces ondes nous font penser à une sonorité, tout comme la description du son de la grenouille de Bashô nous suggère une image. Deux autres spirales ont été reproduites sur la pochette du dernier disque de Dollar Mambo, aka Stephan Perrinjaquet, mon mari, d’ailleurs intitulé Double Spirale.

Concentration, 2014
Aquarelle sur papier, 110 x 75 cm

Que peux-tu nous dire de tes projets à venir ?

Eh bien il y a un changement de lieu et d’atelier, puisque je vais reprendre un espace à l’usine Taulan à Montreux – ou j’espère vivre de nouvelles aventures et expériences. Et début décembre, un diptyque à l’encre de chine ira au Kunstmuseum de Lucerne, pour l’exposition annuelle des artistes de Suisse centrale.

Tes dessins préfèrent les murs des galeries ou le grand air ?

Je ne sais pas, c’est la première fois qu’ils sont au grand air. J’espère qu’ils s’y plaisent ! (Rires)

 

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Livia Gnos – Concentration, 2017 (reproduction de dessins à l’aquarelle)

Installation in-situ, face à l’entrée des Bains des Pâquis

Quai du Mont-Blanc 30, 1200 Genève

Novembre 2017 – mai 2018

 

Exposition annuelle des artistes de Suisse centrale

Kunstmuseum Lucerne

9 décembre 2017 – 7 janvier 2018

Ma – Di 11h-18h / Me 11h-20h

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