Oh Mu, tsunami d’empathie

Col roulé blanc et pantalon en tartan rouge, eye-liner noir rehaussé de flammes écarlates, il se dégage d’Oh Mu une présence, une volonté matinée de bienveillance. Esthétique punk, mentalité DIY, discours ultra-politique, l’artiste né.e* en Valais et résidant actuellement à Paris était de passage aux Créatives en novembre passé ; c’est à cette occasion qu’EPIC l’a rencontré.e. Aujourd’hui, mercredi 5 février, c’est la date de sortie d’un nouveau morceau, Daddy, accompagné d’un clip ; l’occasion parfaite pour (re)découvrir cette figure (très) prometteuse et ses multiples facettes.

Dans ton enfance, tu as commencé par faire du piano au conservatoire, puis tu es parti.e étudier l’illustration à Bruxelles. A cela s’ajoute tout un parcours personnel qui te fait déconstruire énormément de choses et fait de toi quelqu’un de très engagé.e. Est-ce que ton nom d’artiste, Oh Mu, était une évidence et te représente pleinement ?

Oh Mu vient de Nausicaa de la Vallée du vent d’Hayao Miyazaki. C’était évident que j’allais m’appeler comme ça car, dans mon travail, l’idée de l’aliénation revient. Ces créatures, qui sont des sortes de scarabée géants, sont en dehors de l’humanité, peuvent être très violentes, mais elles veulent juste la paix. Il y avait cette idée de créatures aliénés, et de communication compliquée.

Pour atteindre la paix comme tu le dis, il faut de l’empathie ? C’est un thème majeur dans ton art, qui revient aussi beaucoup dans tes discours sur internet.

Quand je pense à mon militantisme, je le vois comme du punk radical. Être punk, pour moi, c’est être dans la bienveillance – ça n’a rien à voir avec No future et tout. Dans un monde rempli de violence, la chose la plus radicale et la plus révolutionnaire qu’on puisse faire, c’est être bienveillant envers les autres.

© Oh Mu

Est-ce que pour toi l’illustration, le dessin, a la même fonction que la musique ?

Oui et non. Le dessin me permet d’exprimer des choses dans l’immédiat, et des choses très intérieures. Je peux me permettre d’écrire des phrases où je veux, c’est dans l’instant et presque inconscient, alors que la musique, c’est un processus différent. Ça prend plus de temps, c’est une démarche vers l’extérieur. Il faut qu’en live, les gens comprennent ce que je veux dire en une phrase.

La musique vient avant les paroles, ou inversement, ou tout vient ensemble ?

En général, les paroles arrivent en premier parce que quand je les ai, direct je sais l’énergie que je vais donner. Elles sont le centre du projet, et je n’ai pas envie qu’une basse, ou un sample, que j’ai choisi prennent toute la place.

A quoi servent les mots ?

Ils émancipent. On est dans une période où il faut vraiment beaucoup s’exprimer, dire les choses de manière radicale. En illustration, j’écris beaucoup et dans la musique aussi, mais je tends de plus en plus à écrire un livre, pour expliquer des choses précisément. C’est intéressant d’avoir ces trois médiums, parce qu’il y a des gens dyslexiques qui préfèreront écouter, ils y a des gens qui sont pas trop musique et plus livres… Il y a plein de manières d’exprimer les choses différemment et je sais que parfois je ne peux ni les dire par la musique, ni en illustration, et que les mots prendront de plus en plus de place pour moi.

Est-ce que tu fais tes pochettes d’albums, tes clips, etc. pour te représenter de la façon la plus fidèle possible ?

Oui, et aussi parce que c’est fun. Vraiment, c’est cool. La pochette du EP, Oh Mu, j’y ai passé des heures. Je suis content.e du résultat parce que ça représente ce que je voulais faire dans les détails. Aussi, dans un monde où tout est très calculé – dans l’industrie musicale, tu dois souvent avoir une image parfaite, un discours qui accroche les gens –, j’ai envie de me dire que tant que je n’ai pas d’argent, je fait les choses moi-même. Peut-être que quand j’aurais plus de financement, j’incorporerai des gens à mon projet, mais en attendant, je n’ai pas envie de sous-payer ou d’exploiter parce que le capital veut ça.

Ce qui est très frappant, c’est ta capacité à te mettre à nu, qui vient probablement de ton hypersensibilité, de tout ce qu’Asperger implique. Comment est-ce que tu le vis ? Ça te permet de te sentir plus légitime sans pour autant trop t’épuiser ? Comment gérer cet entre-deux ?

La limite est très fine, il faut faire attention et apprendre à se protéger. J’ai appris à moins dire tout, directement. Etant Asperger, je ne dois pas minimiser ce que je suis, je ne dois pas faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Mon hypersensibilité, mon hyperempathie, pendant des années je les ai réfrénées et aujourd’hui, j’ai plus du tout envie de faire ça. Je montre qu’il y a une autre manière d’être, qu’on est là aussi pour s’aider les uns les autres, pour ressentir les autres. Ce qui est important pour moi, dans ma lutte, ce n’est pas de dire que oui, je suis différent.e. : ce serait jouer le jeu de l’aliénation. C’est d’affirmer que oui, je suis différent.e, mais regardez-vous, vous ! On vit dans une société basée sur des mensonges, que ce soit avec les autres ou même avec nous-mêmes. 

Incarner de plus en plus un personnage sur scène, ça te permet d’emmagasiner de l’énergie pour après, pour la vie courante ?

Ça m’aide à fond d’avoir ce personnage. Je sais que quand je monte sur scène, j’ai cette bulle où je peux faire n’importe quoi. C’est encore parfois timide, mais je sais que ce n’est plus moi, donc je peux me permettre ce que je veux. C’est important à la fois de me distancer d’Oh Mu, de ne pas me mélanger à lui, et, en même temps, il m’apprend beaucoup sur ma vie, sur le fait de ne pas se laisser faire.

En plus de Daddy, qui annonce un prochain disque, Oh Mu a sorti trois albums : Needle, en 2016, Le feu, en 2017 et Oh Mu, l’année suivante. On y découvre de l’électro-pop efficace, des paroles autobiographiques entre violence et résilience. Parce qu’Oh Mu, c’est ça : la déconstruction minutieuse de l’artiste par iel-même, des références aux misfits comme Utena et une force qu’on espère inépuisable.

Pour suivre Oh Mu sur Instagram, c’est ici pour la musique, pour l’illustration, et finalement par pour l’autisme !

*Oh Mu est un.e artiste non-genré.e, c’est pourquoi tout est écrit en écriture inclusive

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