Seare

« Je suis étudiante en droit. Et une nouvelle artiste dans le game » c’est avec un grand sourire que je fais la connaissance de la jeune Charlotte Teasdale, alias Seare. Loin d’être présomptueuse, la jeune artiste peintre a récemment dévoilé son style et son talent sur plus de 200m2 de fresque dans les locaux de l’Usine. Rencontre autour d’un thé froid à la menthe.

Tu as toujours peint ou as-tu exploré d’autres formes d’art ?

(Crédits : CT)

Je dessine et peins depuis que je suis petite, mais je suis originaire de la sculpture à la base. J’ai un background de parents artistes, ma mère est céramiste et mon père sculpteur. Grâce à eux j’ai pu explorer énormément de médium dès petite, comme le modelage et la sculpture. Notamment via mon père, que j’ai énormément admiré pour sa faculté à passer des mois à suer pour tailler de grandes sculptures en bois, sans droit à l’erreur. Personnellement, je suis plutôt modelage. Justement j’avais fait une pause sans rien créer pendant quelques années et je m’y suis remise il y a un an et demi en modelant un buste d’Egon Schiele. Je préfère clairement la technique de la terre qui permet toujours de rajouter, modifier, enlever, explorer, etc.

Je suis consciente d’avoir de la chance avec mon contexte… C’est assez rare de pouvoir dire que t’as un four à céramique à dispo depuis que t’es née ! Et du coup même dans mes phases où j’ai rien créé j’étais constamment entourée de tableaux, iconographies, sculptures sans forcément m’en rendre compte. Ce qui fait qu’aujourd’hui j’ai aucune idée de mes influences précisément et ça j’aime bien.

Comment tu procèdes pour la peinture ?

Je fonctionne sans croquis et je fais tout en one shot. Il faut imaginer ça comme une jam en jazz par exemple. J’ai plus ou moins une idée du thème de l’histoire je veux faire mais pas vraiment des gestes exacts, ou des formes. Par exemple à l’Usine, lorsqu’on avait fini les deux sous-couches de bleu, j’avais encore aucune idée de où ça allait aller. Concernant ma manière de faire, d’abord, je me concentre et je rentre dans ma « bulle » où toute émotion est vraiment exacerbée fois mille, et rien n’existe autour de moi. Puis je commence à peindre personnage par personnage. Ils ne représentent personne en particulier, je me concentre plus sur les expressions et les tensions qui vont les concrétiser et les mouvements de leur corps. Je dirais même qu’ils ont pas de genre spécifique. Ils représentent que des émotions, des tensions. Concernant mon processus en général, c’est comme si je vivais toute la journée avec ces personnages en têtes et mille autres images. Je visualise énormément de choses constamment ‒ musique, mots, émotions ‒ comme ayant une forme, une couleur, une texture et un mouvement très précis. Ce qui fait que je n’ai pas vraiment l’impression de devoir me creuser la tête, de créer à partir de zéro, mais plutôt de « rendre » une partie de tout ça.

Je visualise énormément de choses constamment ‒ musique, mots, émotions ‒ comme ayant une forme, une couleur, une texture et un mouvement très précis.

Donc si je comprends la sculpture t’aide beaucoup pour la peinture ?

Oui, ça m’a donné une expérience, un peu comme si j’avais pris des cours d’anatomie. J’ai souvent sculpté et modelé des mains, des visages ou des corps donc je n’ai pas besoin d’y réfléchir, car je connais déjà la forme de ce que je veux représenter. Je sais comment je peux jouer avec les formes, allonger les membres etc., en faisant en sorte que ça reste des corps et sans dénaturer les choses et que ça soit trop abstrait. J’ai de plus été énormément influencée, sans m’en rendre compte, dans mes traits par les sculptures de mon père, qui m’entourent tout le temps. Certains de mes personnages à l’Usine ont des grandes mains carrées, des grands yeux et des formes de visages qui ressemblent énormément à ce qu’il fait lui.

Je vois que tu dessines et peins sur des murs, des skates ou des bâches mais quand est-il de la toile ?

Pour l’instant pas énormément, j’ai encore un « blocus » devant la toile blanche, je me sens un peu moins libre du fait que j’ai longtemps considéré ça comme étant noble et cher. Du coup je garde vraiment conscience du support, alors que devant un mur ou de grands cartons par exemple je vois que le trait que je peins. Mais je m’y mets gentiment.

(Crédits : CT)

(Crédits : CT)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Revenons sur ton dernier « grand projet » : les fresques dans le hall de l’Usine. Comment en es-tu arrivé à repeindre leur intérieur ?

L’Usine a fait un appel à projet. J’ai envoyé mon portfolio avec mes peintures les plus récentes deux heures avant la deadline. Y a eu plusieurs tours et au final ils ont voté pour moi. En bref, cela faisait 18 ans qu’il y avait les deux mêmes fresques, les grands personnages, dans la montée de la Makhno. C’était la première fois pour moi que j’avais une aussi grande surface, plus de 200m2 de murs, à disposition. Et j’ai surtout eu la chance d’avoir une « carte blanche » totale, avec comme seule obligation de laisser un espace pour les affiches. J’ai pris deux mois à choisir le bleu exact que je voulais ! Quand tu as tous les murs d’un coup, c’est hyper intéressant parce que tu peux raconter une histoire du début à la fin, et la disséquer comme tu veux sur plusieurs murs.

Pas trop stressée par l’envergure du projet ?

En soit toujours un peu, surtout parce que c’est une opportunité énorme qu’on m’a donnée. Mais au final depuis quelques mois c’est devenu tellement comme une « extension de moi » ce style et ces gestes, que peindre à la perche au-dessus des escaliers de l’Usine ou dessiner de petits formats le soir dans ma chambre me semblaient assez similaires. Ça vient tout du « même endroit ». Et puis j’ai pu peindre à mon rythme, avec certaines grandes parties faites en quelques dizaines de minutes, quelques heures alors que d’autres ont pris des jours. Ça me laissait aussi effacer si je voulais, mais au final je l’ai fait qu’une seule fois, où j’ai repeins un mètre carré parce que je voulais que deux persos soient symétriques.

J’étais surtout stressée par rapport à l’aspect « chantier », c’est à dire repeindre trois couches de gris puis de bleu pour recouvrir les anciennes fresques. Mais j’ai eu la chance d’être épaulée sur cette partie par mon binôme de choc, Laura (Mandarine), pendant plusieurs semaines et par une bonne team d’amis que je remercie éternellement.

Concernant le résultat final, je ne l’ai pas trop suranalysé. Ça me plait bien sûr, mais c’est comme si une partie de mon cerveau était sur les murs, au milieu desquels les gens marchent maintenant, bière à la main, alors je n’ai pas vraiment d’avis dessus. Même si je suis assez fière de voir mon style vivre, alors qu’il y a un an je redécouvrais à peine la peinture.

Et ces fresques, qu’est-ce qu’elles représentent alors ?

C’est l’histoire d’une soirée, plusieurs moments de la fête sont représentés, un moment déterminé par fresque. Il y a des gens qui cherchent à atteindre quelque chose qui est en l’air sans que l’on sache vraiment quoi, mains tendues vers le ciel, d’autres qui tombent, qui dansent, qui se contorsionnent vers le sol pour trouver quelque chose, ou qui se rattrapent dans leur chute. Une autre fresque représente juste un grand visage sur quelques mètres, comme une confrontation.

Ce qui m’a aidé, c’est que je suis toujours un peu perdue en soirée. Et j’adore cet environnement où rien ne ressemble à la vie la journée. Il y a tellement d’énergies différentes, de gens dans leurs bulles, plein de comportement étranges, flippants et en même temps assez beaux, sans que personne ne soit choqué. Et on y cherche tous quelque chose. Alors j’ai voulu prendre du recul, représenter ça comme quelqu’un qui est dans la soirée mais qui a l’impression de ne pas en faire partie.

Une partie de la fresque dans les locaux de l’Usine (Crédits : Gohan Keller)

J’adore cet environnement où rien ne ressemble à la vie la journée. Il y a tellement d’énergies différentes, de gens dans leurs bulles, plein de comportement étranges, flippants et en même temps assez beaux, sans que personne ne soit choqué.

Les gens ont apprécié ?

Oui, j’ai eu pas mal de bons retours. Y’a une différence énorme entre des gens qui vont vraiment observer, scruter, ce qui est hyper flatteur, et d’autres qui jettent un coup d’œil rapide. Je suis sûre qu’une grande majorité des gens qui sortent à l’Usine ne réalise pas qu’ils sont entourés de nouvelles fresques, et ça j’adore. C’est assez cool de voir que mes peintures font maintenant partie de la vie de l’Usine, que la fête que j’ai peint vive derrière la fête qui se déroule vraiment, sans qu’on s’en aperçoive.

Enfin, ce que je fais comme peinture est plutôt accessible, ce n’est pas le genre d’art qui confronte politiquement, comme par exemple la sculpture en forme de clitoris au milieu de l’espace public par Mathias Pfund, donc je ne m’attendais pas à de gros rejets.

Comment se fait-il que tu dessines depuis toujours mais que tu aies dévoilé tes créations il y a peu ?

(Crédits : Mélodie Sylvestre)

Pendant assez longtemps, je faisais ça juste pour moi, comme le seul moyen que j’avais trouvé pour fixer mes émotions dans le temps. Aussi jusqu’à l’été passé je peignais pas grand-chose. C’est venu assez progressivement, mais il y a eu deux déclics. Le premier l’année dernière, en novembre, j’avais beaucoup trop d’énergie et de « tensions » que je savais pas comment canaliser. Un soir, à la fin d’une conférence, je me suis mise à dessiner sur le tableau noir. En commençant par une tête de quelques centimètres, en un trait continu, et finalement sans m’en rendre compte j’avais recouvert le tableau entier. Je me suis vraiment dit au moment où j’ai commencé « c’est ça que je dois faire ». Et y’avait des gens qui observaient, qui m’ont fait des retours. Le deuxième déclic est venu en début d’année, lorsque les affiches publicitaires étaient recouvertes de blanc. J’ai pu dessiner comme je voulais, en étant seule avec le support, et voir les dessins « exposés » après coup durant quelques jours.

Tu étudies le droit, mais tu te vois suivre une formation artistique à la HEAD par exemple ?

En fait, j’aime bien ne pas être à la HEAD, ou dans toute autre formation artistique d’ailleurs. J’aime bien le flou que ça laisse dans ce que je crée, dire qu’il y a quelques mois je savais même pas ce qu’étaient les cubistes ! Et puis, être tout le temps dans le domaine de l’art, ça aurait une grande influence sur ma manière d’être. Étudier le droit me prend tellement de temps que je suis obligée de toujours créer, peindre dans l’urgence. En mettant ma peinture en priorité avant tout le reste. Je peux pas remettre à demain.

Quels sont tes prochains projets ?

Pour le moment, je vais finir le Bachelor, puis prendre une pause pour faire le plus de projet que je peux. Je suis plutôt contente d’avoir pu clore mes 20 ans sur ce projet, et j’ai vraiment hâte de créer tout ce que j’ai en tête, et de voir où tout ça va mener. Les projets viennent vraiment au jour le jour.

 

Les créations de Charlotte Teasdale sont visibles sur son compte Instagram 

Pour voir la vidéo qui relate le chantier dans le hall de l’Usine ça se passe ici

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