CHF VI de Salaam : autoportrait

Photo de @clotmm

Salaam a commencé à rapper il y a bientôt douze ans. Membre du collectif 13 Sarkastick jusqu’à sa dissolution en 2015, il se lance aujourd’hui en solo et nous livre son premier EP, CHF VI, sorti le 7 mars. Il est le premier artiste du tout nouveau label Milfranc Suisse et fait partie d’UDZF et de NCC que vous avez peut-être vu vendredi à Voix de Fête. Les six titres de l’album racontent sa vie au quartier alliant jeux de mot, références pop, images crues et flow rapide. Entre l’ego trip (Fran666Curaçao et Plus3) et des morceaux plus personnels (66 Problèmes et Équipe de nuit), il s’agit d’un autoportrait aux nombreuses facettes. Explications :

Tout d’abord, qui es-tu ? Tu signes Salaam alors qu’on te connaissait sous le nom de Jack et sur l’album, tu commences en étant Francis…

Je me suis appelé Jack de mes 15 à mes 23 ans, c’est une période. C’était vraiment un moment durant lequel je n’aurais pas pu montrer ce que je faisais à ma famille ou à mes collègues. Là, je voulais changer de nom, pour diverses raisons, et Jack ne me correspondait plus. Puisque je rappe ce que je vis, ce que je fais et qu’au final, c’est moi, je crois que Salaam est le meilleur choix. C’est le plus représentatif de ce que je fais. Concernant Francis, c’est l’alter ego maléfique ; ça vient du personnage du même nom dans Malcolm. C’est celui qui n’écoute jamais rien de ce qu’on lui dit, une vraie crapule. Tout le monde peut être un Francis, généralement la nuit et ivre. D’ailleurs, le projet, je l’ai écrit en tant que Salaam, mais du point de vue d’un Francis.

Quelles sont tes influences dans le rap ?

Le rap genevois en général a joué un grand rôle. Au niveau des paroles, puisque je viens du quartier de la Jonction, il y a Marekage Streetz : des textes sur le quotidien, le quartier, sans rien surjouer. On les retrouve aussi beaucoup dans ma technique de rimes, mais il y a aussi les mecs de l’Essone. Ils sont très pointilleux dans ces trucs techniques, je pense notamment à Unité 2 FeuAlkpoteKatana…  Au niveau du phrasé, un des premiers groupes qui m’a frappé a été Bone Thugs N Harmony : des flows très techniques, rapides. Au niveau des mélodies aussi… Je n’ai jamais réussi à comprendre s’ils savaient chanter ou pas (rires). Finalement, pour ce qui est du contenu, il y a le premier album de rap français que j’ai écouté : Doc Gynéco, Première consultation. Il arrive à parler de trucs assez graves avec légèreté – je pense notamment au morceau « Dans ma rue », un de mes sons de rap français préféré. Il y parle de sa rue – de la prostitution, de la drogue, de tous les vices que tu trouves dehors – mais en poussant presque la chansonnette. J’aime bien cette approche.

Comment est-ce que tu écris ?

Quand j’écoute une instru, je vois une couleur qui m’aide à trouver une mélodie. Ensuite, pour les paroles, la tonalité du texte doit correspondre. Pour Curaçao, comme je voyais une couleur vive, le texte devait être joyeux et j’ai essayé de faire quelque chose de solaire. Pour 66Problèmes, qui est plus triste, j’avais une mélodie et il fallait que les paroles suivent. Je voyais vraiment un truc gris.

Dans tes textes, on trouve beaucoup de références à la culture pop en règle générale ; ce sont tes propres intérêts qui transparaissent dans tes textes ?

Bien sûr. J’ai pris des cours de BDs et ensuite, j’ai aussi fait du théâtre d’impro ; je pense que la BD me permettait d’exprimer des images, que le théâtre me permettait de m’exprimer physiquement et oralement et que le rap allie les deux. J’aime bien aller fouiner dans toutes les dernières séries, les sons, les mangas, les BD, etc. et ça m’inspire parce que généralement, j’arrive à dire un truc simple en l’imageant avec une référence ou avec une métaphore en prenant les caractéristiques d’un personnage précis. Le texte n’en devient pas plus riche, mais si quelqu’un connaît la référence, il fait le lien direct. C’est quelque chose j’aime chez les artistes que j’écoute : j’ai l’habitude de me faire de petits films sur les morceaux que j’aime bien. J’aimerais bien que quand on m’écoute, on voit ce que je dis.

Comment est-ce que tu te positionnes dans le rap, particulièrement par rapport aux clichés qui y sont véhiculés ?

Le mouvement du rap suisse ne date pas d’hier, mais puisqu’on n’a jamais vraiment eu d’exposition, de marché, je pense qu’on n’a jamais non plus essayé de plaire. Ça nous a permis d’éviter de penser qu’en disant certains trucs, on allait devenir le prochain Booba ou je ne pas qui. Plus généralement, la démocratisation du style a rendu possible la démocratisation d’alternatives aux clichés de réussite qui ont été médiatisés : bijoux, voitures, argent et femmes. Mais surtout, ces clichés ne sont pas propres au rap, ils viennent de toute la société !

Ça ne t’empêche pas de jouer avec : l’argent lie vraiment l’album (6 francs, Francis, ton label – Milfranc Suisse – ou encore le refrain de Curacao).

Je rappe ce que je vis, et mine de rien, on a tous besoin d’argent. Il n’y a pas un jour qui passe durant lequel je n’y pense pas ; ça peut paraître cliché, mais je dis que j’en veux parce que c’est vrai. Ça revient au même qu’un mec qui en a tous les jours et qui dit qu’il en a.

Et par rapport aux femmes ? La seule voix féminine de l’album t’insulte, ce qui montre que tout est réversible, et le clip de Curacao te montre avec une de tes potes, ce qui va aussi à l’encontre des clichés, mais tes textes ?

Tout ce que je dis, c’est ce que je vis, ce que je fais, ce que je pense. Des fois quand j’écris, je me dis « ça, ça fait cliché », mais voilà : je l’ai écrit, je l’ai écrit. Et en même temps, attention : dans mes textes, je ne dis jamais à qui je m’adresse mais ce sont toujours des personnes réelles qui m’ont inspiré les lines dont tu parles, il n’y a pas de généralités. C’est sûr que quelqu’un qui écoute ce projet va se dire que je ne suis pas le gendre idéal et je ne peux pas contrôler ce que les gens comprennent. Ce serait hypocrite d’attendre du public qu’il remette systématiquement mes textes dans leur contexte, puisque je ne le donne pas ;je ne vais pas commencer à lâcher des noms, ce serait pire !

Cela dit, ça me ferait plaisir d’entendre la contre partie féminine. C’est un milieu très masculin, à 90%, et quand tu regardes des clips, ce sont des cains-ri qui disent qu’ils ont des meufs et qu’ils étaient avec la tienne hier, qui se glorifient grâce à ça. Je pense que le rap doit être le reflet du monde dans lequel on vit. Il devrait vraiment y avoir une place pour les femmes, mais malheureusement, il y a encore beaucoup trop de gens qui ne sont pas prêts à entendre ça, qui en ont limite peur. Moi, ça me ferait trop plaisir, et ça me fait trop plaisir de voir ces meufs qui gèrent, qui se montrent ; il y en a de plus en plus. Avec internet, on peut tous poster des trucs et il faut que les médias et les maisons de disques s’ouvrent. Aux States, ça se fait de plus en plus. Il faudrait plus de place, pas que dans le rap, et surtout sur le marché de la musique. Il y a des meufs qui ont un discours beaucoup plus valable que certains gars ! Nous, c’est vu et revu, donc en vrai, il y a peut-être que les meufs qui ont des trucs inédits à envoyer.

Passons à la construction de l’EP. Il y a 66Problèmes, au milieu – ta face B et clairement en lien avec le rap américain. C’est une sorte d’hommage, ou une façon de t’inscrire dans une continuité ?

66Problèmes, c’est l’opposé de 99 Problems de Jay-Z, puisque j’inverse le sens du refrain. Tout le son décrit clairement quelqu’un qui n’est pas prêt à se laisser aider dans sa vie alors qu’en vrai, quelqu’un qui veut entrer dans ta vie et faire partie de tes problèmes, c’est positif en soit. C’est aussi une instru que j’adore – Curren$y est mon rappeur préféré. C’était symbolique, pour mon premier projet. Plus largement, dans cet EP, il y a des clins d’œil internes. 66Problèmes est la version triste de Fran666, et Plus3 est la version déglingue d’Equipe de Nuit. Ils n’ont pas forcément de rapports, mais comme je parle de ce que je vis et qu’au final, je n’ai pas une vie fantastique-super-intéressante, il y a des thèmes qui se retrouvent. Equipe de Nuitest un remerciement à toutes les personnes qui m’entourent.

Et qui sont les + 3 dans Plus3 ?

Ça peut être trois autres potes à moi quand je gratte des guests (s/o Dj Lucc) comme ça peut être Salaam, Jack et Francis. Quand je dis « 1200 + 5, avec mon ten+3 », je parle aussi du fait que je suis maintenant dans les groupes NCC et UDZF, mes potes de la Jonction, et qu’il y a toujours Nikya du Mal, Chris des Ténèbres et Nirmou, qui étaient avec moi dans 13 Sarkastick. C’est le 1205 et le 13 en même temps.

CHF VI est disponible sur toutes les plateformes de téléchargement. Salaam sera en concert avec NCC en première partie de Rim’K le 13 avril à l’Usine. Et pour ne rien rater, quelques comptes Instagram : Salaam, Milfranc Suisse et NCC !

CHF VI de Salaam est sorti le 7 mars.
La pochette est signée @ivanlavague.

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