Un huis clos d’enfer au Crève-Coeur

crédit: Loris von Siebenthal

Depuis le 14 janvier, le Théâtre Le Crève-Coeur propose une mise en scène de Huis clos, la plus célèbre pièce de l’écrivain et penseur Jean-Paul Sartre. Redécouverte d’un texte aussi sombre que drolatique, explorant avec acuité la nature humaine et ses contradictions.

Quelle est votre vision de l’enfer ? Il y a fort à parier que ce lieu se déploie dans votre imaginaire comme un univers de supplices et de tortures physiques infâmes, où règnent le feu, le sang et de cruels diablotins. Pourtant, l’enfer de Jean-Paul Sartre est tout autre. Dans la version de José Lillo, metteur en scène de ce Huis clos, il prend la forme d’une petite chambre spartiate mais design, au papier peint kitsch fleurant bon les seventies. S’y déploient seulement trois chaises bleue, jaune et orange, accompagnées d’un fameux Balloon Dog de Jeff Koons. En clair, un petit appartement branché tout ce qu’il y a de plus simple. L’ironie ne pourrait pas être plus parfaite.

Mais cette pièce n’est pas habitée par n’importe qui. Garcin le journaliste, Inès l’employée des Postes et Estelle la mondaine y font chambre commune. Pourquoi sont-ils en enfer ? Au début, c’est l’incompréhension et l’anxiété face à l’inconnu et à la mort qui est venue les frapper sans crier gare. Chacun serait une victime, il y aurait méprise. Pourtant, au fil de leurs conversations, le vernis craque. Ces trois personnages ne sont pas réunis par hasard, mais bien parce qu’ils ont été particulièrement odieux lors de leur existence terrestre. Assassins, lâches ou sadiques, ils ont empoisonné la vie de leurs proches sans vergogne. Désormais, ils ne peuvent échapper à leur lourd passé. Le verdict : ils sont condamnés à vivre ensemble pour toujours, sous l’oeil inquisiteur de l’autre et sans échappatoire possible. La paix leur semble hors d’atteinte.

Une tragi-comédie qui fait mouche

C’est à n’en pas douter une création de haute facture que présente le Théâtre Le Crève-Coeur en ce début d’année. Si la promesse d’assister à la représentation d’une oeuvre de Sartre crée toujours une forte attente, la déception peut s’avérer grande. Or là, José Lillo propose un petit bijou de mise en scène on ne peut plus drôle et acide. Le metteur en scène parvient ainsi à rendre absolument passionnante une pièce somme toute très statique et très verbale. On retrouve d’ailleurs en permanence le penchant satirique voulu par l’auteur existentialiste à l’origine, situant Huis clos à la frontière entre la comédie et la tragédie. Par son aspect simple mais décalé, la scénographie de Florian Cuellar participe également à cette réussite générale, car elle permet de mettre en valeur avec habileté le sel de cette pièce : des dialogues incisifs et piquants entre des damnés haut en couleur.

Lola Riccaboni interprétant le personnage d’Estelle. crédit: Loris von Siebenthal

Car oui, ce « vaudeville philosophique » est d’autant plus un succès qu’il est servi par un quattuor de comédien.ne.s épatant. Ceux-ci parviennent en effet à créer une atmosphère ambigüe et tendue, rendant compte à merveille de l’évolution psychologique des protagonistes. Sous une lumière aveuglante et une chaleur d’enfer dont ils ne peuvent s’échapper, les personnages se livrent à des joutes verbales cruelles et malsaines, révélant leurs peurs et leurs torts les plus enfouis. Garcin, interprété par un Valentin Rossier impérial, est pétri de honte et de culpabilité quant à sa virilité remise en question par son étiquette de déserteur. Inès, jouée par une Hélène Hudovernik époustouflante, est une dangereuse manipulatrice rongée par une haine sans pareille envers les hommes, probablement motivée par un complexe d’infériorité sociale en raison de son homosexualité. Estelle, campée par une Lola Riccaboni de grande classe, passe pour une femme superficielle, matricide et vénale, dénuée de tout scrupule. Le tout sous la surveillance d’un cerbère austère et mystérieux, auquel Pascal Berney donne corps.

Une admirable réflexion sur la construction de soi

Si ces trois personnages échappent aux tourments physiques de l’enfer, ce dernier leur impose une terrible torture mentale. Dans un lieu dénué de miroirs et d’une fois que tout le monde les a oubliés sur Terre, ils ne peuvent plus se construire en tant qu’individus qu’en relation avec les autres, à travers la vision qu’autrui possède d’eux. La connaissance de soi passe donc par une dépendance complète au regard et au jugement des autres, qui finissent par devenir ce qu’il y a de plus important en nous. Cette aliénation, pourrait en conclure Sartre, est le propre de la nature humaine. Au-delà de cette réflexion très intéressante sur l’identité qui traverse la pièce, on retrouve également le traitement de thèmes tels que le genre et la sexualité. Huis clos interroge ainsi sans cesse la masculinité et la féminité, questionnant cette dichotomie avec pertinence.

Cette mise en scène de José Lillo passe pour l’une des expériences théâtrales les plus marquantes de ce début d’année à Genève. Ce Huis clos frappe en effet tant par sa mise en scène et son propos que par son décor astucieux, sa lumière travaillée, son jeu d’acteur excellent et ses dialogues jubilatoires. De ce fait, si, par votre propre expérience vous n’en avez pas encore fait l’amère découverte – on se permettra d’en douter –, nous vous conseillons vivement de vous rendre au Crève-Coeur jusqu’au 9 février pour constater que, oui, « l’enfer, c’est (bien) les autres ». Mais attention, les représentations sont complètes, inscrivez-vous sur la liste d’attente !

Toutes les infos : Théâtre Le Crève-Coeur

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