Cousu Mouche : les coulisses d’une littérature romande

Les derniers parus : Sylvanie d’Anna Maria Celli, La Reine de Cœur de Gaël Grobéty et Onirine de Davide Giglioli.

Sur la terrasse d’un café, Sébastien G. Couture, directeur artistique, et Jay Louvion, photographe et responsable presse, ont pris le temps de nous parler de Cousu Mouche – maison d’édition genevoise née en 2002 et installée depuis dans le paysage littéraire romand – dans le cadre de notre série Éditons !

Si le rendez-vous a été fixé au Gavroche café, c’est qu’il en est un lieu symbolique de la maison. Son équipe, composée d’un peu moins de dix personnes, toutes impliquées dans ce projet avec cœur et de façon bénévole, a l’habitude de se réunir autour d’un verre en terrasse ou d’un repas près de la fenêtre pour discuter littérature, romans, salons, et jeunes auteur.e.s. Derrière leur travail éditorial, il existe un engagement : celui de rencontrer et faire découvrir de nouvelles plumes. Et le terme engagement n’est de loin pas choisi au hasard, puisque c’est un travail d’accompagnement et d’échange qu’ils effectuent avec les auteur.e.s dans le but de peaufiner leurs textes, les ciseler et les porter jusqu’à leur rencontre avec les lecteur.trice.s.

La vie d’une maison du web au papier

Ceux de Corneauduc en varsion papier et « toilettée » de 2015

L’histoire de Cousu Mouche tient à un échange de mails entre les auteurs et amis Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud. La particularité de cet échange ? Son ton jovial et humoristique dans des airs rabelaisiens. En en faisant lire quelques extraits et au vu des réactions provoquées, les auteurs se sont lancés dans sa publication. C’est sur le web et sous la forme de feuilleton que celle-ci a vu le jour en 2002 – le site Cousu Mouche est ainsi créé. « Il a rapidement pris de l’ampleur et rencontré des lecteurs et lectrices assidu.e.s et avides des deux épisodes que l’on publiait par semaine. » Après deux ans et cent quarante-quatre épisodes, le premier feuilleton Ceux de Corneauduc est terminé. Entre temps le site a ouvert ses pages à d’autres textes et d’autres auteur.e.s.

Le virage papier s’opère entre 2004 et 2005, avec un roman de Michaël Perruchoud Le Martyre du pape Kevin et Mignardises, un recueil rassemblant douze auteur.e.s avec douze nouvelles déjà toutes présentes sur le site dans la rubrique Nouvelles du Mois. Ces premières publications se font sous les ailes des Editions Faim de siècle à Fribourg : « Ensemble nous avons coédité le roman de Michaël, puis ce premier recueil. Plus d’une vingtaine de livres ont suivi avant que Cousu Mouche ne gagne en indépendance. Ils nous ont partagés leurs connaissances et leurs réseaux, dont celui de diffusion, ça a duré dix ans à peu près. Plus on avançait dans le temps, plus on s’éloignait dans nos envies éditoriales jusqu’à devenir aujourd’hui « des maisons sœurs » avec nos propres catalogues. Mais avant tout les équipes de Faim de siècle restent des amis. » Cette année le prouve encore : Cousu Mouche était au Salon du livre romand à Fribourg pour un coup de main et la mise en place de l’événement Auteurs en cage.

Depuis, le web a fait quelques pas en arrière, laissant place au papier. « Le site sert maintenant de vitrine aux événements que nous organisons ainsi qu’aux livres. Les gens peuvent les commander et les acheter en ligne. Nous ne publions plus vraiment de textes dessus. Mais même le site a été détrôné avec les réseaux sociaux : la page Facebook est plus visitée que lui, elle est donc devenue notre lieu d’interaction et de promotion. »

Les dessous du roman entre nos mains


Monsieur Quincampoix, premier roman de
Fred Bocquet, est l’un des ouvrages importants de Cousu Mouche, puisque le seul à avoir été traduit.

Derrière la publication d’un roman chez Cousu Mouche se cache une équipe bien organisée : un premier groupe de personnes responsables du tri des manuscrits de plus en plus nombreux, un deuxième en charge de la relecture en étroite collaboration avec l’auteur.e. « La lecture est un moment de plaisir et nous, avant d’être éditeurs, nous sommes des lecteurs passionnés, la sélection se fait donc sur ces critères subjectifs : est-ce que le livre donne envie de tourner les pages ou de le lire d’une traite, est-ce que l’histoire permet une place aux lecteur.trice.s, tient-elle la route, les personnages sont-ils attachant.e.s ? L’équipe qui s’occupe de ce tri le fait le plus sérieusement et objectivement possible. Parfois les premiers chapitres suffisent pour un choix. Il arrive que des livres soient tout de suite prêts, qu’il ne faille s’occuper que de l’orthographe, mais généralement il y a un travail qui s’opère avec l’auteur.e. Un ping-pong entre nous et lui pour améliorer le texte au niveau de sa langue, de son histoire, jusqu’à ce qu’on atteigne un résultat qui nous plaise à tous. Il faut polir le diamant. »

Si ce premier travail purement textuel est alors terminé, suit encore celui de la mise en page : couverture, graphisme, typographie. À nouveau, chacun a un rôle très précis. Jay, photographe, s’occupe des couvertures depuis 2005 et la parution de Mignardises : « Mes objectifs sont assez clairs, il faut que le livre soit repérable de loin. En librairie, le lecteur doit pouvoir le reconnaître depuis l’entrée, qu’il soit en tête de gondole ou pas. D’ailleurs depuis quelques années, on ajoute au dos des livres – la partie visible en bibliothèques – une section d’image rappelant la couverture elle-même pour permettre une identification rapide du livre. Mon unique rôle, c’est que le ou la potentielle lectrice passe à la quatrième de couverture, puisque la quatrième de couverture a été ciselée pour donner envie de lire. » Les enjeux d’une couverture sont subtils, entre intriguer et intéresser sans pour autant faire œuvre de contrat de lecture : « il ne faut pas trahir le livre. » Jay a déjà fait les frais de cet équilibre délicat : « Pour Mignardises justement, j’ai fait une photo très factuelle en capturant des mignardises. La photo était tellement appétissante qu’avec le graphiste on s’est retrouvé face à un problème : la couverture ressemblait à celle d’un livre de recettes. Ça été pour nous un réel apprentissage et la découverte de codes. Parce qu’il y a des codes dans l’élaboration d’une couverture, elle ne peut pas être juste belle. On vit une époque tellement visuelle qu’il faut avoir conscience de ces codes pour soit les suivre, soit les détourner. »

Reste alors la dernière relecture orthographique et logique, à la traque des dernières coquilles et incohérences. Puis l’impression, la distribution. « Pour qu’un livre rencontre des lecteurs, il y a diverses façons. Premièrement la presse, ça fait toujours plaisir de voir les médias s’intéresser à nos livres, mais ce n’est pas ce qui va faire fonctionner un roman, du moins pas avec certitude. Les salons, eux nous permettent un contact avec nos lecteurs. Et finalement les libraires et leurs coups de cœur, c’est une chouette reconnaissance d’être en tête de gondole, ça entretient la passion que de voir notre travail apprécié. Après ce qui marche le mieux, c’est le bouche-à-oreille sur la longue durée. »


Notre seul salaire, c’est le bonheur de nos lecteur.trice.s, leur confiance et fidélité, celui de nos auteur.e.s, leurs rencontres lors des salons.

 « La vie d’une maison d’édition est une succession de défis. Au travers des années, continuer en est le premier, parce que nos vies professionnelles, personnelles et familiales ont changé. Dégager du temps pour continuer de faire ces livres, c’est chaque année plus difficile, de par ce travail d’accompagnement dont on a discuté et notre engagement bénévole dans la maison. » A cela s’ajoutent des difficultés financières, les ventes de livres, mais c’est surtout la complexification de l’accès aux subventions qui ont mené la vie dure à Cousu Mouche, l’obligeant il y a quelques années à faire un choix économique. « Il y a une frustration d’avoir arrêté d’imprimer en Suisse. Pouvoir suivre tout le processus d’impression, aller au rotatives, voir le livre se faire et être impliqué.e.s, c’était important. Mais les frais étaient trop élevés, l’accès aux subventions s’est complexifié, on ne tournait plus. Donc aujourd’hui, quand on reçoit de l’aide du canton ou de la ville, on imprime en Suisse, mais quand c’est avec nos sous malheureusement on sort de nos frontières. »

Les rencontres entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent

En dehors de la publication de romans, Cousu Mouche est aussi une maison aux mille idées rassemblant auteur.e.s et lecteur.rice.s. « On cherchait surtout des choses nouvelles à faire. L’acte d’écrire est un acte solitaire à son bureau. Mais par différents projets, on a voulu rendre cet acte visible, l’amener vers le public pour créer un pont et échanger autour. Le but reste de donner envie de lire, d’attiser la curiosité. Pour ça, discuter avec les auteur.e.s autrement qu’en dédicace, mais aussi voir l’écriture est hyper intéressant. »

Dans cet esprit, le Salon du livre romand à Fribourg a accueilli la quatrième édition d’Auteurs en cage. Durant l’entièreté du salon, huit auteur.e.s se sont relayé.e.s pour écrire un roman vingt-quatre heures sur vingt-quatre, soit cinquante heures passées dans une cabine téléphonique. L’équipe de Cousu Mouche en avait déjà proposé une première version à la Fureur de lire en 2009. Les auteur.e.s étaient alors à la maison communale de Plainpalais enfermé.e.s dans une cage en verre, qui a vu naître le livre Les réfractaires. Puis ça a été au tour du Salon du livre de Genève, dans une cabine téléphérique. Pour finir sur cette version en février dernier dans le cadre du Salon du livre romand, renommée 50 heures pour un roman.

« Les auteur.e.s étaient isolé.e.s dans une cabine d’un mètre carré et se relayaient avec comme seule compagnie un radiateur et un thermos. Nous avions organisé l’événement  en partenariat avec La Cabinerie, une galerie d’art et de curiosités installée dans cette fameuse cabine téléphonique au centre de Fribourg. Les gens nous demandaient comme on allait, si on voulait un café. Ça a beaucoup plu aux auteur.e.s de pouvoir répondre à des questions sur leur métier alors qu’ils étaient en pleine écriture – d’ailleurs leur roman L’altitude des orties paraîtra ces prochains mois, il faudra rester à l’affût pour plus d’informations. »

« Sinon on a aussi organisé des Speed dating littéraires. L’idée c’est que dans un lieu, comme un bistro ou une librairie, on invite les auteur.e.s et le public à se rencontrer dans un temps donné, soit cinq minutes pour discuter. C’était apprécié des deux côtés. Les auteur.e.s adoraient, c’était un contact direct avec un.e lecteur.trice ou potentiel.le lecteur.trice qu’il fallait convaincre. On a toujours le projet de le refaire, mais notre problème premier, c’est le temps. Le temps d’imaginer, organiser, jongler entre les projets, alors que la maison sort chaque année entre cinq et six ouvrages. »

Le rendez-vous se termine sur ces quelques mots, avec l’envie de découvrir les trois premières parutions de 2019 encore chaudes de l’impression, prêtes pour leurs différents vernissage : La Reine de Cœur de Gaël Grobéty, Sylvanie d’Anna Maria Celli et Onirine de Davide Giglioli.

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