L’art d’entretenir une culture diversifiée

L’Usine, ça craint ou pas ? Oui, ça craint, mais pas comme l’entendent certains résolus à en faire le symbole d’une culture à aseptiser. Donc si l’Usine ne craint pas, nous devrions craindre pour elle. Les récentes manifestations et sempiternels débats entre l’État de Genève, la Ville et l’Usine ainsi que toute l’agitation qui s’en est suivie a eu néanmoins le mérite de mettre en lumière les causes et réels enjeux autour de ce haut lieu culturel genevois.

La controverse quant aux subventions et aux autorisations, nécessaires au bon fonctionnement de l’Usine, a donné naissance à toutes sortes de discours et conclusions hâtives, voire erronées. Les plus extrêmes voient l’Usine comme « le symbole (…) du refus d’obtempérer, de la rébellion », un lieu sale et bruyant rempli de « sauvageons » ou « barbares ». Mais ces critiques, surtout émises à l’égard de la vie nocturne autour de l’Usine, tendent à occulter la réalité du terrain et la variété des activités rendues possibles par cette association. L’Usine respecte les normes d’hygiène et de la police du feu, paye la TVA et les cotisations sociales, et fait de la prévention pour éviter la fumée dans ses lieux. En outre, nombreux sont ceux qui ignorent la réelle ampleur de la diversité des activités qui y sont proposées.

L’Usine regroupe en effet plus de 20 associations :

– en lien avec le monde de la musique : Radio Usine / Bru(i)t (vinylerie) / Kalvingrad (salle de concert) / La Makhno (salle de concert) / Le Zoo (salle de nuit) / Studio coffre-fort / Studio d’Enregistrement Forces Motrices / Urgence Disk (label) / la salle de répétition mise à disposition des groupes

– en lien avec le monde du théâtre et du cinéma : Théâtre de l’Usine / Le Spoutnik (cinéma) / Laïka (collectif qui s’occupe de la production et de la diffusion de ses films)

– en lien avec les arts graphiques : Crache-papier (atelier de sérigraphie) / Compost (atelier) / Reklam (imprimerie)

– en lien avec l’art plastique : Forde (espace d’exposition) / Azzuro Matto (photographie) / Archicouture (atelier de couture) / Shblth (atelier de plasticiens)

– mais aussi : Sleep-Ins (où peuvent se reposer les groupes) / Le Cheveu sur la Soupe (coiffeur de l’Usine) / les bureaux, avec la permanence.

Au niveau politique, deux mesures ont récemment affecté l’Usine. D’une part, le Département de la Sécurité et de l’Économie (DSE), dirigé par Pierre Maudet, l’a contrainte à se conformer à la Loi sur la restauration, le débit de boissons, l’hébergement et le divertissement (LRDBHD), adoptée en mars 2015 et qui entrera en vigueur dès le 1er janvier 2016. Cette loi affecte de nombreux lieux culturels dont l’Usine. Elle oblige cette dernière à obtenir cinq autorisations (c’est-à-dire une pour chaque buvette) au lieu d’une seule et unique, comme cela était le cas pendant de nombreuses années. Pour l’Usine, cinq autorisations signifient : la négation de ses principes fondateurs, à savoir unicité, autogestion et autodétermination*, la négation d’une organisation sans hiérarchie et la négation d’un espace propice à la circulation et aux échanges. En effet, il se pourrait que seulement une partie des buvettes reçoivent l’autorisation, interdisant aux autres de fonctionner. Cela dénaturerait la structure même de l’Usine qui se conçoit comme un centre culturel collectif et non divisé en plusieurs petites entités. En outre, l’Usine devrait désigner un responsable pour chaque salle, donc un « chef » et une hiérarchie, ce qui va à l’encontre du principe de responsabilité collective si chère à l’association. Enfin, les lieux seraient cloisonnés, empêchant tous ceux qui ont une boisson de circuler librement d’une salle à une autre ; la perméabilité des lieux se verrait donc remise en cause.

D’autre part, les subventions allouées à l’Usine ont servi de moyen de pression au fil des discussions dans un esprit désireux d’uniformiser la culture à Genève. L’historique ci-contre résume les étapes du conflit entre l’Usine et le DSE de Pierre Maudet.

 

Historique des événements

2010 : Après examen, la Cour des Comptes ordonne au Service du Commerce de régulariser la situation de l’Usine en lui demandant de signer cinq autorisations pour ses buvettes plutôt qu’une seule, considérée comme insuffisante.
Pendant deux ans ont lieu des discussions et des propositions sont faites. L’Usine ne veut pas déroger à son principe d’unicité et propose deux solutions de remplacement, qui introduisent le principe de taxe en délivrant une seule autorisation. Du côté des autorités, aucune réponse ne se fait plus entendre dès fin 2011.
2012 : Élection de Pierre Maudet, qui reprend le Département de la Sécurité et de l’Économie.
2014 : M. Maudet reprend le dossier en main et, sans donner réponses aux dernières propositions de l’Usine, menace cette dernière de fermeture administrative suite au non-respect de la LRDBH (ex-LRDBHD). Abandon de la mesure par le Service du Commerce après la dénonciation et contestation par l’Usine et son public. Celle-ci demande un entretien avec le chef du DSE, obtenu finalement après une année, le temps pour le magistrat de s’opposer au renouvellement d’une partie des subventions allouées à l’Usine (touchant le Théâtre de l’Usine, Kalvingrad, Forde et des compagnies de théâtres), subventions qui englobent celles de la Ville et de l’Etat de Genève ainsi que les dons de la Loterie Romande.
2015 : (avril) Entretien avec Pierre Maudet, Anne Emery-Torracinta et les membres de l’Usine durant lequel un accord est trouvé : l’Usine se résout à accepter la signature de cinq autorisations en 2016 en échange du déblocage des subventions. Négligeant cette concession, Pierre Maudet n’en débloque qu’une partie, privant encore l’Usine des fonds de la Loterie Romande. L’accord n’ayant donc pas été respecté, l’Usine ne signe finalement pas les cinq autorisations.
(octobre) À la suite d’une manifestation de soutien à l’Usine, le Conseil municipal vote un gel total des subventions de la Ville, qui comprennent les frais d’énergie et le prêt du bâtiment. Cette résolution ne pouvant être légalement appliquée avant le vote du budget 2016, le Conseil municipal est obligé de retirer sa mesure. Le Conseil d’État change cette mesure de « projet de résolution » en une « mesure non-contraignante ».
(décembre) Rencontre avec des membres de l’Usine, Sami Kanaan et Pierre Maudet. Ce dernier propose une solution garantissant l’indivisibilité du centre culturel en 2016, qui impliquerait d’une part une signature de cinq autorisations pour 2015 et d’autre part l’obtention de la reconnaissance de l’unicité de l’Usine en 2016. Cependant, rien n’a été dit sur les termes de cette possibilité de reconnaissance d’unicité. L’Usine refuse alors de signer un accord sans connaître l’entièreté des conditions. La situation n’évolue donc pas, malgré les volontés communes d’une sortie de crise. L’Usine demande toujours le déblocage des dons de la Loterie Romande, une autorisation unique pour toutes les buvettes ainsi que la reconnaissance de son principe d’unicité.

Défendre les intérêts de l’Usine, c’est affirmer la volonté de préserver un lieu exemplaire pour l’expression, l’apprentissage et la formation ; c’est promouvoir une chaîne de production complète (permettant à un groupe de musique de répéter, d’enregistrer, de produire un disque et enfin de se produire sur scène au sein de la même structure) ; c’est se battre contre l’affaiblissement de la culture alternative genevoise (pour mémoire, plusieurs établissements alternatifs comme Artamis, le Goulet, les squats comme l’Arquebuse, Rhino et la Tour ont été fermés durant ces deux dernières décennies) ; et c’est éviter la standardisation de l’élan culturel genevois : l’Usine et les associations qui la composent ne peuvent pas, étant donné la diversité de leurs activités, se ranger dans les « cases » prévues par la loi genevoise.

À titre indicatif, en 1989, le maire de Genève Claude Haegi (ancien membre du Parti Libéral) avait reconnu cette culture alternative existante en mettant à disposition du collectif fondateur « État d’Urgences » le bâtiment actuel de l’Usine, qui était alors une usine de dégrossissage d’or désaffectée. Ce geste avait permis l’épanouissement de la culture genevoise, particulièrement foisonnante vu la relative faible envergure du canton. Aujourd’hui, la volonté de ranger cette culture dans des idéal-types revient à laisser de côté une partie de la culture « inclassable » par ses activités. Que deviendrait la culture alternative sans l’Usine ? La population pourrait-elle se limiter à un seul genre de culture, institutionnalisé et commercial ?

En lien avec cet article, une série de témoignages portant sur cinq lieux (avec buvettes) de l’Usine offre un panorama des avis de ses usagers d’univers divers et variés.

*Pratiquer l’autogestion et l’autodétermination tout en percevant des subventions est possible. Certes, le fonctionnement de l’Usine dépend des subventions, mais elle s’autogère et s’autodétermine dans la mesure où c’est elle qui décide, par consensus et non par majorité, des projets et artistes et qu’elle désire programmer ou mettre en avant.

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